© Paul Arnaud, pour Mouvement
Reportages Musique

Ouvriers du vinyle

Après avoir essuyé la crise du disque de plein fouet, l’entreprise familiale MPO s’est forgé une seconde jeunesse avec le retour du support vinyle. À Villaines-la-Juhel, petit village du bocage de Mayenne, trois générations d’ouvriers vivent au rythme de son microsillon. Reportage au pays de la galette française. 

 
Par Thomas Ancona-Léger

 

Ça sent le chaud. Le bruit est infernal. Debout devant ses presses, Fabien Hernandez, la quarantaine bien tassée, jongle entre les trois machines dont il a la charge. Du coin de l’œil, il observe les résidus de vinyles brûlants couler comme de la guimauve. En ce mercredi printanier, les ouvriers des Moulages plastiques de l’Ouest (MPO) sont en sous-effectif – un peu moins d’une dizaine pour 23 presses – alors ils cavalent pour tenir la cadence. À voir l’effervescence qui règne dans l’usine, on peine à croire que cette unité de pressage était, il y a quelques années, quasiment au point mort. Le vinyle est bel et bien reparti : entre 2013 et 2016, les ventes en France ont été multipliées par trois. Ce qui ne semblait être qu’une énième déclinaison de la mode vintage s’affirme comme un phénomène solide. À Villaines-la-Juhel, le village où MPO débite ses 16 millions de galettes par année, le retour du 33 tours a été accueilli avec un enthousiasme quasi messianique. Les fluctuations de l’industrie musicale rythment depuis 60 ans la vie du bocage mayennais, pour le meilleur et pour le pire.

 

Le sérieux du Mayennais

« Avoir un groupe comme MPO sur le territoire, c’est à la fois une chance et un risque énorme. » Daniel Lenoir, maire de Villaines-la-Juhel, sait de quoi il parle. Avec ses 400 salariés, l’entreprise spécialisée dans les supports musicaux et vidéo est le plus gros pourvoyeur d’emplois des environs, et « dans un village de 3000 âmes, ça compte ». Alors forcément, quand l’industrie musicale prend l’eau, c’est toute une partie du bocage qui boit la tasse. En grande difficulté financière après avoir essuyé de plein fouet l’effondrement du support CD dans les années 2000, MPO tente une reconversion express dans le photovoltaïque. Mais en 2014, un moratoire met fin à l’obligation d’EDF de racheter l’électricité solaire à bon prix, et brise la dynamique de mutation. « Et puis, une chance. La possibilité de repartir sur une activité vinyle en pleine expansion », continue le maire avant de louer le flair des dirigeants. « Ils ont eu le nez assez fin pour ne jamais complètement abandonner cette activité. » Aujourd’hui, le groupe est de nouveau sur les rails. Monsieur le maire peut soufler. « Quand on en parle en ville, les gens voient le vinyle comme le sauveur », assure-t-il. Pour comprendre comment ce bout de campagne française s’est retrouvé fer de lance de l’industrie internationale du disque, il faut parcourir quelques kilomètres supplémentaires. Sortir des grands axes et s’engager sur une route sinueuse où l’on croise de mystérieux chemins creux et des crucifix sévères. Sur les flancs du mont des Avaloirs se trouvent les terres de la famille Poix, aristocrates originaires du Berry et dignes fondateurs de MPO. 

Un ouvrier sur une des presses de l'usine MPO ; p. Paul Arnaud, pour Mouvement

C’est ici, derrière le portail monumental du domaine de Lorgerie, que s’est forgée l’histoire du groupe, narrée avec force anecdotes dans un petit livre promotionnel édité à l’occasion des 50 ans du groupe. Mais l’histoire remonte plus loin encore. Robert Buron, un édile local au carnet d’adresses bien rempli, avait déjà entrepris de fonder une usine de pressage, avec l’appui des artistes Line Renaud et Sacha Distel. Après l’échec de son entreprise, Pierre et Monique de Poix, sympathique couple un peu fauché, piochent dans le pécule du grand-père Henri pour lui racheter les machines. La « belle et énergique » vicomtesse se mue alors en VRP opiniâtre et s’en va faire le pied de grue à la cour d’Eddie Barclay, le roi de la galette. De son côté, Pierre a les mains dans le cambouis et gère tant bien que mal la dizaine d’agriculteurs qu’il vient de transformer d’un coup de baguette magique en ouvriers. Tous sont du coin. « Des Mayennais, sérieux et travailleurs au sens le plus complet du terme » selon l’expression du fondateur. La suite du livre déroule le storytelling bien rodé d’une petite affaire familiale où se mêlent étrangement succès industriel et vieille seigneurie rurale.

 

Des machines au château

Les rémanences aristocratiques ont la peau dure à Villaines-la-Juhel. À la mairie, on l’a vite compris : « Les Poix sont une famille qui pèse. Ils ont le pouvoir économique et une partie du pouvoir politique, explique Daniel Lenoir. Mais le pouvoir ça se partage. » Lors de son élection sous l’étiquette « divers droite » en 2014, il concède avoir eu quelques difficultés relationnelles. « Je n’étais pas leur favori, alors il a fallu que je fasse mon trou. Ça a été un peu dur. » Propulsé dans la foulée à la tête de la Communauté de communes, il calme le jeu en nommant vice-président Loïc de Poix, successeur de son père à la tête de MPO. « C’est comme ça que l’on gouverne intelligemment, en rassemblant des gens di­fférents », fanfaronne ce fervent macroniste, marcheur de la première heure.

Dans un autre style, Loïc de Poix reçoit dans son château de Lorgerie. On y accède par une route, tracée dans les sousbois de sa forêt privée. S’il a lâché la direction de l’usine, il reste actionnaire majoritaire du groupe, qui compte désormais plus de 800 employés dans le monde et des implantations dans toute l’Europe, en Thaïlande, en Chine et en Ouganda. L’accueil est froid : quelques minutes auparavant, la sécurité l’a averti que des journalistes prenaient des photos sur le parking de l’usine. Et il se méfie de la presse, « toujours à parler de licenciements ». Au cours de la discussion, le vicomte livre quelques bribes de son enfance passée à l’ombre des presses, « une usine dans la maison ». La fièvre rock’n’roll que son père contribue à diffuser en France en pressant pour les Doors ou les Pink Floyd. Les coups de fil dominicaux d’un Michel Polnareff angoissé par la fabrication de son dernier disque. Et puis cette nuit tragique de 1973, où toute une partie de la production est partie en fumée à cause d’un court-circuit, obligeant les ouvriers à travailler chez un concurrent. « Beaucoup de gens sont salariés chez nous depuis trois générations, vous savez ? » Chez les Poix, certaines choses ne changent pas : l’amour du terroir, le sens de la famille et une conception particulière de l’action syndicale, censée « soutenir l’action des dirigeants et pas cramer des pneus comme la CGT ». Pourtant « le monde change et c’est tant mieux » assène la devise de l’entreprise, que Loïc de Poix avoue n’avoir jamais appréciée. Au-dessus de son bureau un peu trop large, trône le premier microsillon sorti de son usine : Une petite musique de nuit de Mozart. 

 

Loïc de Poix pose avec le premier microsillon sorti de l'usine ; p. Paul Arnaud pour Mouvement

 

Revanche

Ce disque de petite musique, Maurice Gaucher, ouvrier historique de l’usine, l’a tenu entre ses mains un soir d’octobre 1957. À l’époque il est en charge de la galvanoplastie, cette technique qui consiste à créer par électrolyse les matrices de nickel qui serviront de moule aux futures galettes. À 80 ans, ses yeux brillent derrière ses lunettes rondes lorsqu’il se remémore l’arrivée des « suédoises », ces presses semi-automatisées venues du Nord, toujours en service : « Des Toolex Alpha avec un déplacement latéral simple, les meilleures que j’aie pu voir. » Et des presses, Maurice en a vu un paquet. Envoyé par ses employeurs en « stage » aux quatre coins de l’Europe, il a rapporté dans son bocage le savoir-faire des meilleurs monteurs-presseurs. Lorsque le premier disque compact français sort des usines MPO au milieu des années 1980, il ne verse pas dans la nostalgie. Au contraire, il s’emballe pour cette nouvelle technologie « miraculeuse » à laquelle il reste fidèle, aujourd’hui encore. « C’est plus facile à ranger et le son reste de bonne qualité », argumente ce féru de Beethoven. Ses derniers vinyles sont accrochés dans son garage. Quant à son ancienne platine, il l’a donnée à ses petits-enfants.

 

« Les gars du CD nous traitaient de ringards, disaient qu’on allait disparaître »
 

Comme Maurice Gauchet, beaucoup dans l’industrie du disque lisent l’avenir à travers une plaque de polycarbonate. Depuis leurs salles blanches aseptisées, les ouvriers en blouses raillent leurs collègues du vinyle, qui s’échinent encore sur des machines pleines de graisse. « Ils nous traitaient de ringards, disaient qu’on allait disparaître », se rappelle Fabien Hernandez, 20 ans de boîte sans jamais trahir le 33 tours. Depuis sa ferme située sur les hauteurs de Villaines, au milieu de sa dizaine de chats, il goûte aujourd’hui la revanche de voir « les gars du CD » se faire transférer dans l’unité de pressage. Au cours des six dernières années, MPO a multiplié par cinq sa production de vinyles. Et si de nouvelles presses ont récemment été importées du Venezuela, les ouvriers ont longtemps dû tenir le rythme sur les vieilles Toolex. « Monteur-presseur, c’est un métier dur et physique. » Les avantbras de Fabien Hernandez, constellés de coupures et de « marques de pneus » – des brûlures de pneumatiques selon le jargon ouvrier – conffirment ses propos. En 2010, il a été victime d’un grave accident du travail. Aux prises avec une presse récalcitrante, les couteaux censés faire tomber l’excédent de matière lui ont tranché les tendons de la main droite. Le bouton d’arrêt d’urgence n’a pas fonctionné, alors il a dû attendre une heure trente avant d’être emmené à l’hôpital du Mans. Quand il revient le lendemain pour faire signer son arrêt de travail, des protections ont été installées sur toutes les machines.

Fabien Hernandez n’a jamais porté plainte. Assis dans sa cuisine une clope au bec, il avoue « se sentir un peu con ». Surtout que l’ambiance dans la nouvelle usine ne lui plaît plus vraiment. « Avant, on allait au travail avec le sourire. Maintenant c’est chacun pour soi », lâche-t-il en faisant tomber des cendres sur la toile cirée. En 2013, après la mort de Monique de Poix qui s’opposait au transfert de l’usine hors du château, les nouveaux dirigeants ont eu le champ libre pour déplacer la production à Villaines-la Juhel. Établie sur une zone industrielle en contrebas du village, la nouvelle unité de pressage est entourée de champs d’où s’échappe une odeur de fumier. À l’heure du changement d’équipe, les ouvriers se précipitent vers leurs voitures pour rentrer chez eux le plus vite possible, alors que les tracteurs continuent de creuser les sillons d’une tout autre musique, celle du travail de la terre et des saisons qui passent. 

Chez MPO, ouvrières et ouvriers font les trois-huit, ici changement d'équipe à 14h ; p. Paul Arnaud, pour Mouvement

 

Éclatement des solidarités

À la terrasse du Pégase, un bar-tabac bien connu du centre-ville, deux amis boivent une bière. « Ici, tout le monde a travaillé à un moment ou à un autre chez MPO. Pour mettre un peu de rillettes sur la tartine », explique celui qui se présente comme un « ancien cambrioleur ». Son acolyte acquiesce, une casquette de teufeur vissée sur la tête. Son truc à lui, c’était les free-parties. « C’était », parce que les free, comme toujours « c’était mieux avant ». Il ne porte pas l’usine dans son cœur. À peine se souvient-il avoir recopié quelques codes de téléchargement dans les pochettes de disques techno qui lui passaient sous la main, quand il travaillait au conditionnement. Soudain, un homme au crâne rasé et en pantalon de travail s’approche de la table. Le silence se fait jusqu’à ce qu’il s’engou re dans la boulangerie. « Lui, c’était un des petits chefs de MPO, une vraie merde » affrme la casquette. « Ouais, pire qu’un schmit » confirme l’autre. Il fait froid sur la terrasse du Pégase. Les clients se réfugient autour du zinc de Jérôme, le patron. « Tu sais mon gars, ici dans les campagnes, les gens croient plus aux sorciers qu’à la lutte des classes », assène un homme en parka, alors que la discussion embraie sur les syndicats et la solidarité ouvrière.

Au grand dam des labels indépendants, une énième réédition de Thriller rallonge les délais de production à l’usine. Sous pression, les ouvriers de MPO subissent l’accélération des commandes et l’éclatement des solidarités internes. Parmi l’armada d’intérimaires embauchés par MPO pour faire face à la demande exponentielle, l’autoritarisme des chefs est un problème qui revient régulièrement sur la table. Marc Cornu, un gaillard souriant de 19 ans qui a passé deux ans derrière les machines, se souvient de ces journées noires. « Quand les presses merdent et que rien ne va plus, on se fait gueuler dessus par les chefs. Ils disent qu’ils nous comprennent, mais ils nous tapent sur les doigts. » Alors pour faire passer le temps, il pense à sa vie après le boulot. À sa copine qu’il va rejoindre ce week-end et à sa moto Yamaha qui l’attend dans le garage de ses parents. Sa formation en mécanique poids lourd ne lui permet pas de trouver un emploi stable dans la région, donc il rempile chaque début de mois en intérim.

« Ici dans les campagnes, les gens croient plus aux sorciers qu'à la lutte des classes »

 

Il n’y a pas que chez les intérimaires de MPO que le malaise est palpable. « On travaille pour être payés moins. Et en plus, on a eu aucune reconnaissance pour l’effort qu’on a fait pour maintenir l’activité de l’entreprise. » Fabien Hernandez, l’ouvrier accidenté, « jouit d’un CDI » comme on dit à Pôle Emploi. Depuis sa « maison du bonheur » où il vit avec sa fille et sa femme Béatrice, il l’a plutôt mauvaise. « C’est nous, les ouvriers des presses, qui produisons. Eux ils nous prennent pour… » Pour de la merde, termine Béatrice en donnant à manger au chat Moustaki. Fabien Hernandez regrette le temps du château, où les clients envoyaient aux ouvriers des friandises pour les remercier de leur travail. « Aujourd’hui on n’en voit plus la couleur ! » Malgré tout, il reste fier de son travail. « Au Leclerc d’Averton, ils vendent parfois des disques et je me dis, tiens, ça c’est fait chez nous. » Son tourne-disque est installé dans le salon, avec sa collection de vinyles. Penchés sur la platine comme sur le berceau d’un enfant, le couple observe avec douceur le 45 tours entamer ses circonvolutions. « Voilà, c’est ça qui est irremplaçable », sourient-ils aux premiers crachotements du disque. La voix de Joe Dassin emplit la pièce, toute la ferme et, par une fenêtre entr’ouverte, s’en va siffler sur la colline. 

 

Texte : Thomas Ancona-Léger

Photos : Paul Arnaud, pour Mouvement