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COMPTE RENDU
Malaise en la demeure
Gregor Schneider expose à la Maison Rouge, à Paris
Gregor SCHNEIDER

date de publication : 01/04/2008 // 4974 signes

Espaces clos, tunnels sans fin et personnages à la tête enfouie dans des sacs plastiques… Gregor Schneider compose un environnement oppressant et aliénant. L’artiste et son univers investissent la Maison rouge. Panique jusqu’au 18 mai.

Pendant une quinzaine d’années, Gregor Schneider s’est consacré entièrement à la maison familiale de Rheydt, sa ville natale. Véritable work in progress sur le modèle du Merzbau de Kurt Schwitters (1919-1937), l’artiste a transformé, reconstruit et métamorphosé l’espace intérieur sans que le moindre de ces changements ne soient visibles depuis la rue ; comme si une vie parallèle et mystérieuse se tramait derrière ces murs. Parfois infra-minces, ses interventions ne s’offraient au public que graduellement. D’un intérieur banal, familier même, les rares invités de passage glissaient dans une sensation d’étrangeté et d’angoisse en découvrant les fenêtres aveugles, l’isolation phonique et les espaces disproportionnés. Gregor Schneider transforma ainsi sa maison en un labyrinthe appelé Haus u r (« la maison u r »), véritable territoire mental ou « cellule » sur le modèle de celles d’Absalon. Dans la maison de Rheydt, les murs blancs et les fausses vitres peintes selon l’exacte intensité lumineuse, créaient un univers dépouillé, froid et inhospitalier. Cette architecture de contraintes répondait aux strictes nécessités vitales. Elle traduisait le comportement schizophrénique de l’art, tel qu’il avait pu être éprouvé par les performeurs des années 1960. Dans Get out of my mind, get out of this room (1968) de Bruce Naumann, le public était à la fois acteur et témoin du malaise de la condition humaine. Il n’était cependant jamais mis en danger comme c’est le cas dans la dernière installation de Gregor Schneider à la Maison Rouge.

Pour Süsser Duft (« Doux parfum »), l’artiste invente un parcours labyrinthique avec comme point de départ les coulisses de la galerie. Très vite, l’expérience artistique vire au cauchemar. Une porte que la curiosité première contraint à pousser engage le spectateur dans une expérience de non-retour. Les portes se ferment irrémédiablement chaque fois qu’il prend la décision de franchir le seuil. Digne des films de science-fiction, l’installation de Gregor Schneider transforme le lieu en un gigantesque espace de distraction soumis à aucune règle, pas même à celles de l’institution. L’artiste a volontairement modifié la taille des portes et revu les normes de sécurité, ce qui contraint la Maison rouge à faire signer une décharge à chaque visiteur. Dans Süsser Duft, tout est laissé au hasard : les déplacements, la capacité du public à gérer ses émotions, à réagir aux stimuli sensoriels. Dans la dernière salle, la sortie ne peut être découverte que par tâtonnements comme dans Weisse Folter (« Torture blanche », 2007), une installation inspirée de l’univers carcéral de la prison de haute sécurité de Guantanamo.

Dans les installations de Gregor Schneider, la matérialité de l’œuvre compte moins que le dispositif mis en place pour générer les effets sur le visiteur (peurs, angoisses, fantasmes…). Süsser Duft réactive nos peurs enfantines. Le spectateur, pris au piège, en oublie qu’il se trouve dans l’espace rassurant du musée. Pour actionner ces peurs primaires, Gregor Schneider recourt à des mécanismes rudimentaires : des claquements de portes, des effluves de parfum synthétique, des éléments en plastique au contact désagréable, des chambres frigorifiques, des salles sonores que le bruit des pas vient hanter, des pièces entièrement noires où rejaillissent les vieux démons.

Plus éprouvant encore, le corridor creusé dans le sol volcanique de Naples en 2006 (400 meter dead black end, Fondazione Morra Greco, Naples, Italie), engage le spectateur à éprouver physiquement l’expérience de la mort. Quinze minutes de marche dans le noir suffiront à le faire céder à une peur panique sans qu’aucune voix, aucune menace extérieure apparente ne soit venue le hanter. Chacune des installations de Gregor Schneider réveille ainsi des peurs irraisonnées et bien souvent inavouables. Toute la force de son art consiste à transformer de simples formes architecturales ou des espaces minimalistes en catalyseurs d’émotions et d’angoisses. Ce fut le cas de la sculpture Cube Venise, une forme monolithique recouverte d’un textile noir semblable à la burqa, qui devait être érigée sur la place Saint-Marc à Venise en 2005. La référence sous-jacente à la Kaaba de la Mecque réveilla la crainte de la terreur islamiste et le projet fut sabordé. Le même scénario se reproduisit à Berlin avant que le Cube soit enfin édifié pour l’exposition hommage au carré noir de Malevitch organisée par Hubertus Gassner à la Kunsthalle de Hambourg en 2007. Au cours de cette démarche semée d’embûches, l’artiste s’est fait, malgré lui, créateur de dynamiques et d’interactions entre communautés religieuses. Le Cube est ainsi devenu le fruit d’une construction sociale qui peine à abolir les barrières psychiques.

Alexandra Fau
à visiter
http://www.lamaisonrouge.org
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