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chronique du 20/06/2011
Solo Works : the ’70s
Alvin CURRAN
Label/distributeur : New world records/Orkhêstra

Un précieux et copieux coffret de trois CD permet de (re)découvrir quatre pièces majeures du compositeur américain Alvin Curran, figure-clé de la musique expérimentale.

Né à Providence, Etats-Unis, en 1938 mais résidant en Italie depuis les années 1960, Alvin Curran a développé une œuvre qui, dans sa diversité et son ouverture, reflète une liberté peu commune. Formé auprès de maîtres aussi différents qu'Elliott Carter et Ron Neslon, nourri d'expériences diverses et notamment des improvisations radicalement libres du combo Musica Elettronica Viva (MEV), Curran a véritablement trouvé sa voie de compositeur dans l'artisanat du travail solitaire en studio, au cours des années 1970. Grâce à l'excellent label New World records, voici rééditées quatre pièces fondatrices de son art poétique, devenues rares voire introuvables. Dans ce cycle d'œuvres home made, Curran se fait compositeur-interprète. L'intrication entre la conception et l'exécution, formant ici un seul et même acte créateur, pose un équilibre parfait entre la patiente confection étalée dans le temps et la spontanéité du geste consistant à faire de la musique avec ce que l'on a sous la main – que ce soit un Bösendorfer, un piano-jouet, un ocarina, deux bouts de bois, le ronronnement d'un chat ou un micro ouvert aux bruits du monde.

A la source de ces pièces solitaires se trouve assurément, outre la philosophie de John Cage qui enseignait que « tout est musique », l'influence des pièces solo de Terry Riley dont Curran semble synthétiser le versant électroacoustique(cf. « Music For The Gift ») et le versant plus performatif (cf. « Poppy Nogood and The Phantom Band »). Pourtant, la musique de Curran ne ressemble à rien d'autre de ce qui se faisait à l'époque, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. Rarement une telle économie de moyens aura libéré un imaginaire musical aussi riche et évocateur. Rarement la conjonction entre primitivisme et lyrisme aura atteint un équilibre aussi juste, ne basculant jamais dans la banalité (cf. la première partie, très émouvante, de « Songs and Views From The Magnetic Garden »). Rarement l'humilité d'une démarche musicale n'aura dissimulé une telle audace de la simplicité (cf. les cinq notes parcourant la quasi-intégralité de « The Works »).

La bande magnétique devient ici le terrain hospitalier sur lequel de multiples germes (entre un minimalisme flamboyant et l'ombre jamais totalement absente du piano jazz) viennent se déposer, s'entrelacer puis disparaître. Si l'association d'idées est portée par un fondu-enchaîné fluide et méditatif (nous sommes loin des collages heurtés dont le compositeur allait se rendre maître quelques décennies plus tard, dans ses performances solo au sampler), un sens aigu de la temporalité guide le déroulement de ces pièces d'une façon bien plus attentive qu'on ne pourrait le croire. Curran se plaît à étirer certains tableaux jusqu'à la démesure, ou presque, tandis que d'autres défilent plus rapidement, à la manière d'ombres portées, au point que, pris dans la temporalité étale de cette musique, l'auditeur peut croire les avoir hallucinées. Il y a toutefois dans ces dérives ce qu'il faut de malice pour contourner l'écueil des rêveries planantes qui fleuriront un peu plus tard sur la west coast (cf. le moins heureux « Fragility Cycles » d'Ingram Marshall, pourtant dans la même veine).

Plus profondément, la dimension lyrique de cette musique apparaît avec une évidence frappante lorsqu'on y constate l'omniprésence de cet instrument de musique le plus immédiat : la voix. Celle de Curran lui-même, ses « om » et chants de gorge caractéristiques dont la « découverte » ou la « redécouverte » allait déterminer la composition de Songs and Views... ; celle de son père chantant « a Yiddische Mama » au cours d'un anniversaire de mariage (« Canti Illuminati ») ; celle d'une voisine interprétant une chanson italienne traditionnelle (« Songs and Views... ») ; ou encore celle d'un chien dont les hurlements à l'amour entament un duo improbable avec la voix du compositeur (« The Works »). Dans son ensemble, c'est une musique qui, fondamentalement, chante ou fait chanter tout ce qu'elle recueille – ce n'est pas un hasard si deux de ces pièces portent le mot chant, canti, dans leur titre. La joie qui s'en dégage (et qui se propage à l'auditeur) n'est rien moins qu'une célébration de l'univers. Mais c'est une célébration a minima, païenne, dépouillée de toute grandiloquence et maintenue au niveau du « plan d'immanence » le plus quotidien.

Pierre-Yves Macé
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Le site d’Alvin Curran
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