Fennesz et Sakamoto ont construit leur nouvel opus autour des 24 tonalités de la gamme classique occidentale. Un morceau par tonalité, douze plages par cd, chacune portant en titre sa durée. Ce principe d’architecture tonale est le même que celui du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, et ses 24 préludes et fugues. Il est également identique à celui des 24 Préludes de Chopin ou de Rachmaninov et à celui des 24 Préludes et fugues de Chostakovitch. Il apparaît toutefois clairement que les deux compères se sont inspirés ici des 24 Préludes de Debussy. Les deux cahiers qui les composent cultivent une modernité plus actuelle que jamais : ambiguïtés, glissements, ruptures et hyper densité harmoniques, modalité, mais aussi une utilisation fabuleuse de l’espace et des couleurs. A plusieurs reprises dans son jeu, Sakamoto fait directement allusion à Debussy en y incorporant des inflexions modales et des gimmicks harmoniques très reconnaissables. Bel hommage. Cependant, cette paternité ne pèse pas. Le prélude, forme libre par excellence, prépare à la fugue… Les compositeurs qui s’en saisissent en profitent pour laisser courir leur imagination. Sakamoto et Fennesz ne dérogent pas à la règle.
Au cours d’une tournée, le Japonais a enregistré 24 petites pièces pour piano, composées ou improvisées, qu’il a envoyées à l’Autrichien afin que celui-ci les (re)travaille à sa manière. Le mixage a été réalisé par les deux musiciens réunis à New York. Le résultat est une merveille qui, plus que Sala Santa Cecilia (2005) et Cendre (2007), leurs deux premiers disques, fait entendre la musique autrement. Celle de Flumina ne se déroule pas dans le temps. Elle ne possède pas de rythmique sensible. Elle ne s’organise autour d’aucune pulsation. Sans début ni fin, chaque morceau semble être en totale apesanteur. En fait, il vibre aux oreilles comme un paysage magnifique et dépouillé se découvre aux yeux. Là, devant nous, cette musique se développe dans l’espace, en profondeur et en perspectives. Sakamonto occupe le premier plan en jouant de douces mélodies de piano acoustique qui viennent de nulle part et ne se terminent jamais. Elles sont agréables, ces mélodies. Chantantes, sereines, légères comme des méduses en suspension. Néanmoins, leur candeur porte en elle une gravité presque dramatique. Sakamoto les fait évoluer, lentement, tout en leur faisant faire du sur-place. Du grand art. Derrière, autour, avec, Fennesz crée le tableau. Il construit un fond sonore électronique dont les lignes de saturations dressent des perspectives fulgurantes et majestueuses. D’imperceptibles éclats électroacoustiques produisent des brumes miroitantes. Des balayages microcrépitants provoquent de gigantesques aurores boréales soniques. Le champ se réduit quand le fond devient monochrome, sans aspérité et sans écho. Il s’ouvre quand des drones soniques se tendent vers un horizon lointain. De temps à autre, le piano se fond dans ce paysage. Sa sonorité se nimbe d’un voile électrique. Il ressemble alors à un souvenir mystérieux. Là, Sakamoto est le maître du temps suspendu. Fennesz, celui de l’espace et de ses infinies variations.
Camille Guynemer