La période durant laquelle on ne pouvait trouver aucun enregistrement de l'œuvre de Jean-Claude Eloy est enfin close. L’attente aura été longue, depuis le passage du vinyle au CD, depuis que le catalogue de la prestigieuse collection MFA (pour Musique Française d'Aujourd'hui) de Harmonia Mundi a été réédité en digital – à l’exception des pièces d'Eloy, exception que l'on ne peut croire être fortuite, tant le nom de celui qui, il y a une trentaine d’années, était de toutes les grandes manifestations musicales (que ce soit le Festival d'Automne à Paris, le Sigma de Bordeaux, les festivals de Royan ou La Rochelle), a soudainement disparu, comme tombé en disgrâce : preuve de plus, s'il était besoin, que la musique dite contemporaine est affaire de politique au moins autant que de talent musical…
Il a fallu que Jean-Claude Eloy crée son propre label – oui, exactement comme le jeune musicien de harsh-noise ou le groupe de rock « indé » débutant – pour que l’on puisse enfin entendre une partie de son œuvre. C'est ainsi que sont parus début 2011 le fabuleux Gaku-No-Michi, vaste cathédrale électronique en quatre CD, et Shânti, sur deux CD, rejoints aujourd'hui par Yo-In – autre coffret de quatre CD, accompagnés d'un livre d'entretiens et de notes sur la composition de l'œuvre – et Anâhata, en trois CD, tous sur le label du compositeur, Hors Territoires. Ce nom synthétise parfaitement la carrière et une partie de la musique de Jean-Claude Eloy, entre des débuts brillants de compositeur de musique contemporaine virtuose côtoyant Boulez et Stockhausen, jusqu'à la découverte, relativement tardive, de l'électronique qui, alliée à sa curiosité pour d'autres cultures, notamment orientales, allait révolutionner sa musique, la plaçant véritablement autre part, dans un ailleurs que peu d'autres ont visité. La place de l'électronique dans sa musique est essentielle, non seulement dans les sons employés, construits, et dans l'agencement des compositions, mais surtout dans la forme, forme de pensée a-t-on envie de dire.
Dans l’un de ses textes, Eloy se présente comme « un enfant de l'âge du cinéma », expliquant par son amour du film les durées exceptionnelles de ses musiques, ainsi que les structures qu'il emploie. Il paraît cependant plus juste de parler de sa pensée électronique, celle qui est à l'œuvre même lorsqu'il écrit pour instruments acoustiques, celle qu'il déploie tout au long des 208 minutes et demie de Yo-In, ample fresque électronique (malgré la présence du percussionniste-soliste Michael Ranta et de ses quelques 200 instruments). La force d'Eloy est d'avoir composé ici non pas une pièce mixte, dans laquelle le soliste serait accompagné par la partie électronique, ni d'avoir travaillé sur un élargissement des percussions, mais d'avoir construit une vaste architecture – électronique – dans laquelle se placent tout naturellement les sons des percussions, faisant dès lors partie intégrante du même discours. Anâhata, bien que plus acoustique dans sa perception – la pièce est composée pour des voix de moines bouddhistes japonais, divers instruments japonais, des percussions, et bien sûr de l'électronique – garde tout du long ce même esprit électronique : considérer les évènements sonores dans leur pureté, dans leur transcendance.
Bien qu'il s'agisse de compositions relativement anciennes, toutes deux écrites au début des années 1980, ces deux enregistrements, tous deux bénéficiant ici d’une « première publication mondiale », sont peut-être encore plus essentiels aujourd'hui qu'à l'époque de leur conception : dans notre présent, où l’on ne sait pas de quoi la musique contemporaine est contemporaine et où les révolutions musicales sont surtout question de promotion, ils pointent une urgence nécessaire. Les cris, incongrus, de la dernière partie de Yo-In en sont symptomatiques : crier véritablement est peut-être ce qui manque le plus à la musique actuelle.
Kasper T. Toeplitz