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COMPTE RENDU
La rue est à nous
L’¼il sur les rues, exposition de vidéos à La Villette

date de publication : 02/01/2012 // 7857 signes

Lieu de libertés et d’interdictions, la rue est le sujet d’une exposition de vidéos à La Villette. Flânerie, messages politiques et hasards poétiques se mêlent, formant un paysage multiculturel.

Malgré l’actualité du titre, L’Œil sur les rues était en chantier bien avant le Printemps arabe, le 15-M madrilène ou Occupy Wall Street. Un décalage salutaire s’opère entre les flux interrompus d’images nous interpellant sur les écrans télé, ordinateur ou smartphone et les vingt-trois vidéos d’auteur ici mises en espace comme autant de vitrines et de fenêtres donnant sur des rues du monde entier. Un décalage qui ne fait que renforcer la pertinence d’une telle déambulation dans l’imaginaire urbain du XXIe siècle.
A l’image de leur thème, ce sont des vidéos hybrides, des rencontres du troisième type – ni JT ni exercices de style – entre des prélèvements du réel et l’inventivité de chacun(e) des artistes. Certaines œuvres font preuve de prouesses technologiques impressionnantes, telle Global City (2008) de Peter Aerschmann, une installation interactive dont les algorithmes composent et recomposent à l’infini des villes virtuelles peuplées de ce qui étaient à l’origine de vrais personnages et architectures enregistrés par l’artiste partout dans le monde.

Mais finalement, les vidéos les plus engageantes sont souvent le produit d’une démarche artisanale (au sens le plus noble du terme), aussi bien dans les moyens utilisés que dans l’investissement personnel. Ou comme l’affirme l’«artiste-explorateur » Till Roeskens, qui restitue avec Agence d’Exploration de Proximité/Creil (2007) l’expérience collective d’un atelier de jeunes partis à la découverte du « chemin vers l’autre » : « L’œuvre artistique n’est pas ce qu’on voit à la fin. Le fait de traverser l’espace fait partie de l’œuvre. » Et d’ajouter : « On ne sait pas trop où est l’œuvre et c’est tant mieux. » (1)
Parfois, la performance vient brouiller les pistes encore plus, comme c’est le cas avec Broken Mirror (1999), la vidéo envoûtante de Song Dong, qui s’est déplacé dans sa ville, Pékin, en posant des miroirs devant la caméra avant de les casser brutalement avec un marteau, dévoilant ainsi des bribes de vie quotidienne cachées derrière les façades d’un urbanisation à marche forcée. Dans ce même esprit poético-politique, Francisca Benítez, de passage à Paris en 2005, s’est mise à filmer lentement, de bas en haut, tous les arbres du square Villemin, aux branches desquels des réfugiés afghans avaient niché leurs affaires. Par la suite, ce témoignage muet, monté sur fond sonore de la cacophonie des discours officiels diffusés par les médias occidentaux, est devenu l’installation Garde l'Est (2006).
Parfois aussi, les pistes sont déjà brouillées sur le terrain et n’attendent que le passage du bon vidéaste au bon moment, comme le montre Corrida urbaine (2008) de Marc Mercier, qui a su transformer l’improbable « performance » d’un agent de la circulation palestinien dans la rue principale de Ramallah en une chorégraphie de libération. Ou encore, le Walking Mirror (2001) de Goddy Leye (disparu brutalement l’an dernier à l’âge de 45 ans), dont la découverte fortuite d’un « homme-miroir » traversant la rue en bas de sa fenêtre à Yaoundé lui permet de créer une vision fulgurante d’une sorte d’Autre universel faisant le tour du monde pour nous renvoyer notre propre image.

Parmi toutes les autres œuvres, plus ou moins saisies sur le vif, mises en scène, montées, truquées et/ou animées, un véritable Ovni (objet vidéo non identifié) se démarque : Voiture en carton (2008) de Kiripi Katembo Siku, tourné à Kinshasa avec un téléphone portable monté dans une boîte en carton. En effet, le fil conducteur de ce récit de voyage au ras du sol est la corde jaune par laquelle une fillette tire la boîte le long de la rue. La boîte se retourne à plusieurs reprises, l’image aussi. Mais la vie de la rue se dessine au rythme des pieds (souvent nus) qui dansent ou jouent au foot, des chaises en plastique parquées devant des immeubles sinistrés, l’apparition d’un camion, puis des voitures qui passent devant les maisons arborées d’un quartier visiblement plus aisé. Finalement, ce petit film de poche, réalisé dans le cadre d’un atelier aux Beaux-arts de Kinshasa, est tout aussi interactif que Global City : aux spectateurs de compléter la fresque urbaine qui s’arrête à hauteur d’enfant, voire de monter, aux côtés de Kiripi Katembo Siku, dans la petite voiture en carton de leurs souvenirs.

Ce constat est valable aussi, et surtout, pour l’exposition dans son ensemble, qui réussit le pari – une fois n’est pas coutume – d’une présentation à la fois rigoureuse et accessible, cohérente et ouverte à une multiplicité d’interprétations. Le secret de fabrication n’en est pas un : pour arriver à cette sélection de vingt-trois œuvres, les co-commissaires, Christian Coq et Claude David-Basualdo, ont visionné plus de trois cents vidéos (repérées avec l’aide de Natacha Couthon, du Forum des Images). Les artistes invité(e)s ont ensuite pu déterminer la façon dont leur œuvre devrait être présentée, et c’est à partir des différents variables – de sujet et de style, de format, de taille et de durée – qu’a été élaborée une scénographie minimaliste propice à la flânerie et à la construction par chaque spectateur-flâneur du « sens de la visite ». C’est en déambulant entre les œuvres – et en prenant le temps de les regarder, voire de les re-regarder – qu’on aperçoit, comme dans la rue, des correspondances, des interférences et des détails de taille. En l’occurrence, beaucoup de foules solitaires et très peu d’espaces vraiment communs. Car les vitrines et les fenêtres sont aussi des miroirs.

 
1. « This way Roeskens », entretien avec Lore Gablier parû dans le catalogue Frasq, rencontre de la performance 2009, et repris sur le site de l’artiste.


> L’Œil sur les rues. Art vidéo et fragments de vie urbaine, jusqu’au 15 janvier au Pavillon Paul-Delouvrier, La Villette, Paris. Entrée libre.

> Projections vidéo autour du thème de la performance : le jeudi 12 janvier à partir de 19 h 30 (à l’intérieur du parcours). Entrée libre.


Crédits photos :
Une : Marc Mercier, Corrida urbaine, 2008. ©Marc Mercier.
Article : Kiripi Katembo Siku, Voiture en carton, 2008. ©Kiripi Katembo Siku.

Miriam Rosen
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