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COMPTE RENDU
Le terrorisme tchétchène refait irruption dans le théâtre
Bruno Lajara revient sur le drame du théâtre moscovite de 2002
date de publication : 13/02/2012 // 9303 signes
Comédie Tchétchène (pas toujours très drôle) déconstruit les représentations du terroriste et revisite le conflit russo-tchétchène à travers un dispositif de théâtre dans le théâtre qui s’aventure en terrains mouvants. Détonnant.
L’entre-deux : la position la plus difficile à tenir. Dès son titre, Comédie tchétchène (pas toujours très drôle) annonce une tonalité qui se situera entre tragique et comique et qui fera grincer le rire. La pièce a été écrite par Yoan Lavabre à partir de la tragique prise d’otage effectuée par un commando tchétchène dans un théâtre moscovite en 2002. Celle-ci fit 127 morts parmi les 800 otages, probablement pour la plupart en raison des gaz employés par les forces russes au moment de l’assaut “libérateur“. La supposée cinquantaine de tchétchènes du commando ne compta aucun rescapé, offrant l’occasion à Lavabre de rappeler l’élégant : « Nous poursuivrons les terroristes partout. […] Si on les prend dans les toilettes, eh bien, excusez-moi, on les butera dans les chiottes » prononcé par Poutine en 1999.
« Quand le théâtre oublie le monde, le monde se rappelle au théâtre »
Pas plus que la phrase du dirigeant russe, la pièce mise en scène par Bruno Lajara, manifestement anti-Poutine, n’est dans l’entre-deux… Mais n’y voir qu’un » procédé simpliste », comme l’écrit Manuel Piolat Soleymat dans La Terrasse, paraît injuste et inapproprié Car s’il prend position, ce spectacle ne se gêne pas pour faire entendre plusieurs voix. Plutôt que dans l’entre-deux, en fait, Comédie tchétchène se positionne comme un contrepoids. En bascule. La phrase prêtée à un membre du commando tchétchène en concentre le propos : « quand le théâtre oublie le monde, le monde se rappelle au théâtre ». Qu’y a-t-il de l’autre côté du miroir ? C’est dans cet entre-deux là, là où ni la télé ni notre curiosité ni même notre théâtre ne nous conduisent, que le metteur en scène de la compagnie Vis à vies se propose de nous emmener. Ce geste-là, à lui seul, suffirait.
La pièce commence donc par la représentation de cette première comédie musicale niaiseuse façon Brodway jouée à Moscou, Nord-Ost, qui se tenait chaque soir dans le théâtre de la Doubrovka (gros succès public). Lajara semble alors oublier ce conseil donné par Lavabre dans ses didascalies initiales de ne rien jouer au second degré (une comédienne sur le côté lit toute la pièce durant ces didascalies, un dispositif un peu gênant au début, qui petit à petit trouve sa place et prend son sens). Résultat : sans jamais se lâcher, la parodie qui sonne un peu facile tourne vite en rond. Surgissent ensuite les membres du commando tchétchène et débute le dispositif – astucieuse trouvaille - qui structure tout le reste de la pièce : en lieu et place de la soupe musicale servie aux spectateurs, les terroristes développent petit à petit leur propre théâtre sur la scène jusqu’à ce que s’achève la prise d’otage. Et la pièce par conséquent.
Des situations variées pour un théâtre dans le théâtre
Ce théâtre dans le théâtre permet aux terroristes de rejouer des scènes de soldats russes pénétrant dans une maison tchétchène, à répétition, comme se sont répétées au cours de l’Histoire les invasions russes en Tchétchénie. Il donne également à voir le plaidoyer d’une femme tchétchène habilement mis en reflet avec celui d’une femme russe, et un jeu d’inversions de rôles entre un otage russe contraint à jouer au terroriste tchétchène et ces mêmes terroristes tchétchènes. Ou encore à entendre une berceuse russe notoirement anti-tchétchène et une récitation désopilante de la fable du Loup et le chien de Jean de la Fontaine... On l’aura compris, le dispositif permet d’ouvrir sur un ensemble de situations variées qui fonctionnent comme autant de petits théâtres dans le théâtre à la manière d’un Shakespeare, ou plutôt comme des poupées russes, puisqu’on y est. Chacune permet d’explorer les ressorts de la haine : Histoire de conflits qui se transmettent de père en fils vue surtout à travers le prisme d’une récurrente oppression russe qui, ne l’oublions-pas, se trouve là en territoire étranger. Le tout “agrémenté“ de photographies tirées de reportages d’actualité.
Une pièce qui rend au théâtre ce rôle d’informer
Car on parle ici d’une réalité. Et s’il faut bien se regarder dans le miroir, difficile de nier que de ce côté-ci de l’Oural qui est le nôtre on ignore en grande partie de l’Histoire du conflit russo-tchétchène. Une lacune que la pièce comble à grands traits, certes, mais qui rend au théâtre ce rôle d’informer. Dans ce dispositif, le public de la pièce n’est d’ailleurs pas pris en otage. Tout part de la scène, Bruno Lajara tournant intelligemment le dos à cette facilité qu’il y aurait eu à faire surgir le commando parmi les spectateurs, ou les personnages otages du public. Avec le quatrième mur, le miroir persiste. Le théâtre est là qui veut refléter une réalité qu’il ne représente que rarement. Et l’intrusion surprenante de l’Histoire des tchétchènes sur notre scène double (de manière plus douce bien évidemment) celle des vrais terroristes à Moscou. Sans violence. La mise en scène interroge d’ailleurs avec intelligence - à coups de feu qui pètent ou à coups de poings retenus - celle qu’un spectateur est susceptible d’accepter.
Une polyphonie des semblables
Qu’on le veuille ou non, force est de constater que les terroristes tchétchènes prennent ici la figure de cet Autre, radicalement différent, potentiellement ennemi, et qu’ils appartiennent au camp qu’un temps on qualifia à la manière d’un James Bond d’« axe du mal ». Non parce qu’ils sont tchétchènes, mais parce que le terroriste au nom de la supposée lâcheté de ses moyens d’action est (presque) toujours et (presque) sans nuance condamné. Et que si l’on double cette image de celle de l’islamiste violent… L’entre-deux consiste donc ici à retourner le miroir pour qu’apparaisse un paysage inconnu. Un terroriste islamiste sympathique. Qui parle comme nous. Comme on imagine que parlerait l’auteur en parlant des tchétchènes. Comme on imagine que parlerait un défenseur de la cause tchétchène. Pas comme on imagine que parlerait un terroriste tchétchène islamiste. Cette polyphonie des semblables, cette étrange familiarité paraît alternativement gênante et nécessaire, indispensable et heuristique même quand la pièce se referme sur l’hypothèse complotiste mais vraisemblable du coup monté par le régime russe, de la violence téléguidée par ceux-là même qui disent la combattre, quand finalement, les personnages des terroristes paraissent bien être aussi nos créations, voire même, nos créatures.
> Une comédie tchétchène de Yoan Lavabre, mise en scène de Bruno Lajara, jusqu’au 17 février au Théâtre des Quartiers d’Ivry.
Le spectacle sera ensuite repris à l’automne 2012, les 18 et 19 octobre au Théâtre de Cachan, le 23 octobre à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne, le 25 octobre à l’Espace Culturel André Malraux au Kremlin Bicêtre.
Jusque dans les chiottes, Comédie tchétcène (pas toujours très drôle) vient de paraître aux éditions l’Espace d’un instant.
Crédits photographiques : Olivier Hubert
Eric Demey |
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