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COMPTE RENDU
Un festival complètement dégivré
2e édition d’Antigel à Genève
date de publication : 13/02/2012 // 6776 signes
Du 30 janvier au 25 février, seize communes genevoises accueillent une cinquantaine de créations musicales et chorégraphiques, sous l'impulsion du festival Antigel, qui fait figure de mirage dans le désert de l’hiver.
La ville de Genève, couverte de glace et transie par le blizzard, semble vivre au ralenti. Les affiches du festival Antigel ponctuent les rues d’un double espoir : dégivrer la culture, d'accord, mais se réchauffer d'abord ! Une ironie se glisse dans la cartographie des événements: le dégivrage des espaces culturels genevois relève cette année d’une mission polaire. Les festivaliers luttent pour la culture, et contre les éléments.
Guidé par l’idée que l’indiscipline surgit dans la périphérie, le festival Antigel pousse pour la deuxième année consécutive les portes de lieux inattendus tels que ONU, aéroport, piscines, hôpitaux, halle de curling, usine des Cheneviers, site de Vessy, etc.
De la danse à la musique en passant par les arts plastiques, mille et une réjouissances éphémères fusent sur un territoire étendu et disparate. Extraits d’une expédition acharnée.
Tropiques du concert
Tandis que la nuit condense le froid en givre, des motifs krautrock et cosmiques enivrent la serre tropicale des Bains de Crescy. Etienne Jaumet, détendu, un saxo pendu à son cou et un jeu de platines au bout des doigts, mêle des nappes synthétiques et des sonorités acoustiques dans une ambiance suave, aux couleurs rouge et verte. Le public, immergé dans une eau à 34 degrés, se livre à des jeux lascifs avec des frites en mousse. La verrière, enserrée par la nuit, reflète les corps dans le ciel comme s'ils nageaient dans une aurore boréale. Une perspective fantasmagorique.
Beautés apatrides
Sur une scène vide, seule avec sa guitare, Mirel Wagner, jeune finlandaise d'origine éthiopienne (voir la chronique p. 35 de son premier album dans Mouvement 62 en kiosque), enlace les Halles de la Fonderie d’une voix de miel et de racines torréfiées. Dépouillé de toute ostentation, son timbre ténébreux, étrangement apatride, coule le long de mantras arides. Ses textes, mélancoliques, donnent corps à un blues à la fois laconique et voluptueux. Une magnifique preuve qu’un genre peut renaître dans des conditions radicalement contraires : le vieux bluesman peut être une jeune fille.
Mirel Wagner - No Death from Aki Roukala on Vimeo.
A l’autre bout de la ville, à l'espace Vélodrome, Colin Dunne, prince irlandais du step dance offre son premier solo Out of Time. Après avoir exploré plusieurs années les mirages de la danse contemporaine et expérimentale, il effleure le théâtre pour questionner les fondements de son art. Avec l’ardeur nonchalante d’un surdoué, il martèle les planches et manipule un jeu de projections vidéo sur modules qui révèle des archives du step dance. Ses chaussures reliées à des micros jouent avec un effet de réverbération qui dilate, d'un même coup, le temps scénique et le temps mémoriel. Renversant de justesse et de fluidité.
Un « monstre performatif »
Daniel Linehan, fulgurant chorégraphe américain de 30 ans, au physique adolescent mais au regard acéré, assène un coup martial à sa génération. Son spectacle Zombie Aporia propose huit pièces pour trois zombies, sans apparat, en quête d’une musique à chanter ou à danser. Palier par palier, des « monstres performatifs » (dixit Daniel Linehan dans son texte de présentation) apparaissent, animés par des lignes des Sex Pistols, de Bruce Nauman et de John Ashburry. Les corps, aliénés par des répétitions excessives, hurlent leur doute et font place à un silence désœuvré qui creuse un fossé entre musique et danse avec le spectre de la vidéo en son centre.
Daniel Linehan sectionne avec minimalisme la grammaire de la danse contemporaine pour la livrer à l’expression de la révolte. Sa présence me semble essentielle à la danse.
Fêtes fantastiques
Place aux arts plastiques : Frédéric Post, artiste genevois passionné par le monde de la musique et de la fête, conçoit au sein de la Villa Bernasconi l’installation d’une communauté underground fictionnelle. D’immenses drapeaux croisant les genres musicaux habillent les murs, accompagnés de posters annonçant des soirées fantastiques: événements-canulars, gratuits, illégaux ou psychédéliques. Plus loin, trois tirages photographiques de collections de pilules d’ecstasy tirées du marché noir révèlent les variétés de logotypes que la ville brasse illégalement. Une des trois collections, interceptée, confisquée et photographiée par la police, véhicule une très étrange aura. A l’étage, le sol d’une chambre est jonché de moulages de disques vinyle, réalisés à base de colle marbrée de couleurs. Sous le diamant du tourne-disque, ils émettent des traces grésillantes de morceaux cultes. Ce piratage arts and craft permet à chaque disque de retrouver une densité unique et de faire la nique à l’immatérialité qui sévit dans le monde de la musique. De pièce en pièce, le dionysiaque et l’univers des signes se poursuivent et jouent au jeu du chat et de la souris avec une singulière habileté.
La volonté du festival de délocaliser à la fois les pratiques et les lieux de diffusion contribue à faire de la culture un enfant de Protée, polymorphe, capable d’apparaître sous des formes infiniment diverses. Un modèle du genre.
> Festival Antigel, du 30 janvier au 12 février et du 23 au 25 février à Genève et alentours.
Crédits photos :
Une : Mirel Wagner - Halles de la Fonderie, © Julie Semoroz.
Article : Etienne Jaumet - Bains de Cressy, © Sophie Le Meillour.
Lucille Uhlrich |
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Le site du festival Antigel
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