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COMPTE RENDU
Echanges sensibles. L’économie selon Pascal Rambert
Une (micro) histoire… au Théâtre de Gennevilliers.
date de publication : 02/02/2010 // 9512 signes
Pascal Rambert présente sa quatrième création chorale depuis PARADIS en 2004. Après AFTER/BEFORE et Toute la vie, voici Une (micro) histoire économique du monde, dansée, du 9 au 20 février, au Théâtre de Gennevilliers, racontée comme une économie du lien humain.
De manière corrosive et sensible, la dernière création de Pascal Rambert, Une (micro) histoire économique du monde, dansée, ramène l’économie à une éthique de l’échange humain. L’art et l’économie s’y déstabilisent réciproquement. Les objets d’art comme la production économique médiatisent du lien humain, nous est-il suggéré, et non l’inverse - les humains qui serviraient à faire circuler des valeurs. Cette idée, qui implique néanmoins une ambivalence risquée des objets et des liens – Une (micro) histoire oscillant entre performance live et représentation spectaculaire - est bien plus agressive que ne peut l’induire l’aspect général de la pièce, plutôt feng shui, que donne une scénographie de galerie d’art « hype », dans le genre d’une installation à néons blancs. Dans ce vaste espace blanchi et vidé, Une (micro) histoire… se déroule selon une méthode de jeu qui part de l’effort iconoclaste de Pascal Rambert et de la cinquantaine d’interprètes, de ne pas se réfugier derrière un savoir-faire, une posture ou une appartenance socioculturelle. C’est implicitement une critique radicale d’un monde régi par l’évaluation et le classement, donc par les autorités nécessaires à ce triage, autorités universitaires, savantes, professionnelles, politiques, économiques et critiques dans notre petite domaine de l’art.... Ce qui compte ici, c’est de créer du lien entre ce qui ne se ressemble pas, voire ne se parle pas les mêmes langages. Se mêlent ainsi quatre actrices (Clémentine Baert, Kate Moran, Cécile Musitelli et Virginie Vaillant) qui sont des performeuses fidèles au travail de Pascal Rambert, une trentaine de gens qui suivent les ateliers d’écriture animés par Pascal Rambert (1) depuis trois ans, une quinzaine de choristes amateurs issus de l’école nationale de musique de Gennevilliers, enfin un savant économiste Eric Méchoulan. Quatre langages donc, mais portant une même parole, soit que l’échange a trait non pas à l’objet mais au lien, à l’échange sensible - comme on dit de régions qu’elles sont « sensibles ». Aux actrices, la parole d’auteurs ; aux choristes, un chant hors signification au bord de l’alléluia ; aux gens des ateliers d’écriture, une parole directe adressée au public, la plus poétique et écrite en temps réels ; enfin, au savant, la rhétorique. Comme enfermés dans une boîte blanche, ces quatre groupes ont donc à négocier leurs places et relations, leurs entre-deux et leurs regards, à partir de leur écoute et attention mutuelle. Voici donc une population où chaque individu se distingue des autres, paré de ses habits de ville, et gravitant selon des lois inédites, en dépit « de tout bon centre » - l’absence de centre, c’est l’absence de foyer idolâtrique et de hiérarchies, c’est aussi le déséquilibre qui met en mouvement. Une cinquantaine de micros planètes prises dans des champs magnétiques d’attraction et de répulsion, déclenchant gestes et mouvements qui évoque une danse d’extraterrestres versicolores communiquant par télépathie. La surexposition lumineuse créant une atmosphère dépressurisée, moins aseptisée qu’utopique - celle d’un voyage dans l’invention d’un monde.
Un monde autre où l’économie serait reconnue pour ce qu’elle est, l’art des transactions que le lien humain nécessite pour se développer, autrement dit replacée dans la pensée, au lieu d’être cette discipline envahissant tous les domaines. Pour nous redonner ainsi une perspective, Pascal Rambert nous place en hauteur (les trois premiers rangs étant fermés), et donne le recul d’une profondeur de champ doublée, le mur du fond de scène ayant été levé. De ce point de vue, Une (micro) histoire... reste du théâtre, donnant à voir notre monde du point de vue d’un autre, celui qui peut être dit utopique et qui pourtant existe par la pensée de ceux qui l’imaginent ou encore, dans une forme d’art telle que Pascal Rambert la prodigue. Pascal Rambert, pour penser à distance un sujet aussi énorme, s’est ainsi allié non pas un expert mais un philosophe qui peut déployer cette hauteur de vue sur la question propre au penseur qui n’a pas d’intérêts à défendre, pas même son pouvoir de savoir. Eric Méchoulan, associé tant à la conception de la pièce qu’à sa représentation, redonne en direct à chacune d’elle, micro en main, un quasi cours élémentaire d’économie universelle, au plaisir de rendre visible qu’il peut faillir, car avant tout il s’agit d’une performance de la pensée live. Un cours d’autant plus simple en apparence qu’il s’illustre dans la marge de saynètes, jouées par les actrices, évoquant plus la bande dessinée que des planches sophistiquées ! Mais la simplicité ici n’est ni une pédagogie, ni même à une bassesse intellectuelle, mais la conséquence pratique d’une critique de la tartufferie qu’il y a dans toute expertise. L’esthétique actionnée est ici celle du cabaret surréaliste ou dada, version année 2000, imprégnée aussi d’une certaine idiotie qui s’est développée en art contemporain contre l’esprit de sérieux dominant. À rebours de toute prétention, Eric Méchoulan propose un développement presque fantaisiste, évoquant les Papous, la crise des subprimes américaines, Toyota, l’épicerie des Llyod inventant l’assurance au 17e s., un mardi soir chez Mallarmé, et pourquoi pas un texte de Montaigne, en passant par les micro crédits en Inde. Il prend néanmoins garde dès ses premiers mots, de bien poser que l’économie du monde est une mise en scène, soit une esthétique, et qu’il va suivre ce fil-là. Mais il ajoute aussitôt, qu’aujourd’hui, cette histoire esthétique aboutit à abolir les médiations, y compris esthétiques, soit ce qui sépare la main et l’objet, prenant l’exemple des magasins de discount qui donnent l’illusion d’entrepôts de grossistes. Quelque chose cherche à se détruire, nous est-il suggéré.
Trois passages clés du développement d’Une (micro) histoire... mettent en relief que l’économie quand elle se réduit à l’échange d’objets, qui auraient leur propre valeur indépendamment de ce qu’on y projette (l’or par exemple), nous permet de nous épargner tout un trafic d’affects incalculables, liés à un sentiment de dette. La dette n’étant pas la faute (ou le péché) mais véritablement le sentiment d’être en reste, de devoir quelque chose. C’est d’abord l’évocation de l’échange chez les Papous où le transport d’un objet s’accompagne d’un transfert diplomatique d’affects de rivalités, de peurs et de désirs. Don et contre don implique une surenchère délicate. Ensuite, il y a ce texte de Montaigne, éloge d’un monde libéral où les liens ne sont plus que réglés par des contrats, façon propre de ne plus se devoir que de l’argent. Or, comme dit en ancien français, il nous parvient dans une langue semblant infectée par un virus,, trahissant le retour de refoulé de tout un pathos dont le respectable Montaigne voulait se débarrasser. Le troisième passage se compose de quatre poèmes qui ponctuent Une (micro) histoire... de manière insolite. Le premier pour tout dire commence par : « Mon bien aimé... ». Ce sont même les premiers mots d’Une (micro) histoire... Et chacun des quatre poèmes suggère des liens d’amour fondateurs, archaïques, entre parents et enfants, liens appelés à se déplacer ailleurs.... Or Pascal Rambert les écrits comme des jeux de regards, des éblouissements hallucinatoires... Dans l’or du jour, du haut d’une tour, quelqu’un regarde un être qu’il chérit... La valeur passe par le regard donné. Il y a une « plus-value » d’amour que l’échange ne peut recycler et qui a bien trait à un regard qui se donne, donc à une éthique, avant de s’épanouir dans le luxe d’un poème et d’une sensibilité. C’est cela que l’économie dénie. Qu’il y ait une dette, pour chacun, du fait même d’être au monde. De se devoir au monde. Le comble d’Une (micro) histoire... étant de suggérer que les artistes, en donnant des œuvres à voir, ne nous demandent pas de les qualifier mais bien de leur renvoyer en contre don nos regards, c’est-à-dire notre manière de nous sentir regardés (concernés, mais aussi proprement regardés au sens de « désirés »). Ce qui ne va pas sans turbulences ni atmosphères passionnelles...
1. Depuis trois ans, un soir par semaine, trois heures, de 19 à 22h, sous la direction aussi de Christophe Fiat ou de Rachid Ouramadane. Toutes les semaines ou presque. Ils habitent Gennevilliers ou Paris, ils sont étudiants, retraités, parfois désoeuvrés, parfois des petits boulots, parfois un vrai CDI, ils gagnent plus ou moins leur vie, ils cherchent comme tout le monde à vivre, malgré tout, malgré la grisaille et la crise, et ils cherchent, sous la direction de Pascal Rambert à écrire en temps réels...
>Une (micro) histoire économique du monde, dansée, texte, conception et réalisation Pascal Rambert, en collaboration avec Eric Méchoulan. Du 9 au 20 février 2010, au Théâtre de Gennevilliers.
Crédits photos: Pierre Grosbois 2010.
Mari-Mai CORBEL |
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