COMPTE RENDU Du mot à l'½uvre Deux artistes face-à-face à l'IAC de Villeurbanne
date de publication : 02/11/2010 // 5400 signes
L'Institut d'art contemporain de Villeurbanne consacre une rétrospective exceptionnelle à Brion Gysin, inventeur du cut-up et concepteur de la Dreamachine, dont on redécouvre ici l'importante ½uvre graphique. Autre adepte du détournement, Jean-Charles Massera met en exergue l'aliénation du langage de la mondialisation.
Initié en 2009 par Nathalie Ergino, directrice du centre d'art et l'artiste Ann Veronica Janssens, le Laboratoire espace cerveau de l'Institut d'Art contemporain de Villeurbanne, vise à explorer, dans le champ de l'art, les pratiques qui lient espace (comme entité plastique) et cerveau, celui-ci étant considéré aussi bien par le biais des neurosciences, de l'anthropologie, de la philosophie, etc. C'est dans ce cadre, et plus précisément dans celui de l'expérimentation physique et mentale, que l'IAC accueille Brion Gysin, performeur et poète anglo-canadien, et son exposition rétrospective, importée du New Museum de New York où elle a été présentée cet été.
Connu comme l'inventeur du cut-up, cette forme littéraire élémentaire qui fait du découpage et du collage de texte une technique de création (avec son fameux « poème permuté » : I Am That I Am), Brion Gysin (1916-1986) est également un expérimentateur des formes plastiques, qu'il investit en tant que phénomènes sensoriels et perceptifs. Gysin, tout comme son comparse William S. Burroughs, est un fervent partisan des expériences aux limites de la conscience. Son apport le plus connu au champ des arts plastiques est la Dreamachine, qui constitue le c½ur physique et conceptuel de l'exposition de l'IAC. Bouleversé par la sensation lumineuse éprouvée lors d'un voyage sur une route de campagne, le soleil filtrant à travers les arbres et produisant sur sa rétine un effet stroboscopique, Gysin conçoit, en collaboration avec le mathématicien Ian Sommerville, cette ½uvre lumineuse qui fonctionne selon le principe du flicker (clignotement), produisant une sensation visuelle syncopée, à la limite du soutenable. Objet cinétique évoquant une lampe au design très années 1960, la Dreamachine permet, selon Gysin, de visualiser toutes les formes et couleurs possibles, paysages, personnages et entités diverses. Pour l'artiste, le cerveau, pour peu qu'il soit stimulé par des facteurs extérieurs au corps (en particulier par les drogues, le cannabis en tête, mais aussi la musique, notamment celle des Jajouka, au Maroc), est le siège de toutes les créations possibles.
La principale (re)découverte de l'exposition de l'IAC est sans doute celle de l'½uvre graphique de Brion Gysin, des premiers dessins calligraphiques de la fin des années 1950, dans lesquels l'artiste s'inspire de la calligraphie arabe, apprise lors de son long séjour à Tanger, aux photo-collages des années 1970, dessins architecturés réalisés à partir de rouleaux de pellicule photographique collés sur du papier. Dans ce qu'il nomme (en français) ses « écritures », Brion Gysin tente de réunir peinture et écriture — travaux dans lesquels Keith Haring, avec lequel il entretient une longue amitié, voit un « précédent historique » à celui des premiers artistes du graffiti. Ces tentatives d'interaction entre formes et mots aboutissent à la réalisation avec William S. Burroughs d'un livre commun, The Third Mind (réalisé en 1964-1965 mais jamais publié dans son intégralité), dans lequel « les images ne seraient pas l'illustration du texte, mais un pictogramme à partir duquel le texte dériverait ». La « symbiose psychique » qu'évoque Burroughs à propos de sa relation avec Gysin se concrétise dans une forme unique, où le mot et l'image sont délivrés de leur sens pour aboutir à une troisième réalité, un « esprit » à la fois commun et extérieur à chacun. Là se situe sans doute la finalisation de l'expérience : l'½uvre, finalement, échappe à son créateur.
S'articulant assez difficilement avec l'exposition de Brion Gysin, Kiss my mondialisation, projet proposé par Jean-Charles Massera, fait la part belle au collage, aux expérimentations sonores et aux pièges du langage que l’artiste se plaît à relever depuis une quinzaine d'années. Cet écrivain et performeur met ici en exergue avec beaucoup d'humour les errances de la langue de la mondialisation forcée, et sa conséquente aliénation de la réalité. Mêlant anglais et français dans des titres-choc (Under the Résultats (I had a dream), Viva Démocratie !, Yes, Nous Pouvons !), qui rappellent douloureusement le rôle de la presse dans la constitution d'une langue bâtardisée, Jean-Charles Massera a interrogé des salariés à propos de leurs conditions de travail, et porté leurs réflexions parfois très personnelles sur des affiches 4 x 3 mètres, placardées dans les rues de Rennes (lors de la Biennale de 2008) et du Val de Fensch (en 2009). Désincarnant la langue, Massera réhumanise paradoxalement des phrases vides de sens, entendues tous les jours (« Alors sans aller jusque-là, c’est vrai qu’y a quand même de vraies questions qui se posent... »), en leur assignant le rôle de sous-titres à des images banales (Images-textes, 2009). L'artiste affirme « signer le processus, le déplacement de la parole, le fait de la rendre visible ». Une visibilité qui passe irrémédiablement par une forme plastique, une ½uvre d'art.
>Dreamachine de Brion Gysin et Kiss my mondialisation par Jean-Charles Massera, à l'Institut d'Art contemporain de Villeurbanne, jusqu'au 28 novembre 2010.
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