ENTRETIEN Welcome to the (Love) Machine Four Tet publie un nouvel album FOUR TET
date de publication : 19/01/2010 // 6982 signes
Le précédent album de Four Tet, Everything Ecstatic, consistait en une musique électronique dynamique, mêlant les vertus salvatrices de la contemplation aux bienfaits de la célébration collective. There Is Love In You, qui paraît le 25 janvier, est un cinquième coup de maître et ne se refuse aucune expérimentation. Entretien avec Kieran Hebden, l’unique tête pensante de Four Tet.
Après une expérience significative au sein du groupe Fridge, projet débuté au lycée, Kieran Hebden devient Four Tet à la fin des années 2000. Pour prendre un peu de recul, et, surtout, s’amuser hors des frontières du post-rock qu’il explorait jusqu’alors avec Fridge. Aujourd’hui, Hebden a trente-deux ans. Il multiplie les projets et n’éprouve aucune lassitude à jouer, malgré une moitié de vie vécue sur scène. Foisonnant d’idées, sa musique est exigeante tout en étant accessible, s’essayant aussi bien à la funk qu’à l’afro-beat ou à un trip-hop étonnamment énergique. There Is Love In You obéit aux exigences habituelles d’Hebden : distiller une ambiance contemplative en travaillant à l’envi plusieurs couches de son. Après une récente expérience plus orchestrale avec le batteur de jazz Steve Reid, Hebden choisit de retourner, seul, devant son ordinateur. Boucles à répétitions, nappes synthétiques, samples ravageurs et, parfois, voix sensuelles constituent le ferment de There Is Love In You. Lors de son dernier passage à Paris, où il assure un DJ set à la soirée du label Warp de l’Elysée-Montmartre, Hebden nous accorde une interview avant de repartir dans son Angleterre natale.
Après Everything Ecstatic, voici un autre titre appelant le partage, amoureux de préférence. Pourquoi ce nom, There Is Love In You ? Kieran Hebden : « Parce que l’esprit de l’album est profondément empreint de félicité. Il y a cette idée que la musique est liée de manière viscérale à l’amour. Car je réagis à tout ce qui passe autour de moi avec de la musique. Que je sois très triste ou très heureux, je mets un disque. Et quand j’écris un album dont je suis très satisfait, je suis plus heureux encore. La musique est une source de jouissance, mais également de joie pure et simple. Cela peut paraître naïf, mais je pense que peu d’artistes le revendiquent réellement. Ou alors ils se targuent d’être en souffrance… Ce qui n’est pas mon cas. Everything Ecstatic, en parlant de célébration, de festivités, était plus extrême, tandis que There Is Love In You est plus serein.
Pourtant, vous êtes plus occupé que jamais ces dernières années… ce qui contraste avec le sentiment de plénitude qui se dégage de l’album. Comment l’avez-vous enregistré ? K.H. : « C’était l’année dernière. Quand j’avais du temps perdu, j’écrivais la moitié d’une chanson, j’y revenais deux mois plus tard… J’étais beaucoup sur les routes. Contrairement à ce qu’on peut croire, le deejaiying m’a beaucoup aidé. Les morceaux sont venus très naturellement. Au final, je l’ai enregistré chez moi, sur ordinateur, sans d’autres musiciens, hormis ma femme, qui est chanteuse. Evidemment, cet album est très influencé par la house music. Voir les gens danser autour de moi me motivait beaucoup.
La pochette est très belle, alliant formes et couleurs. Elle est un peu mystérieuse, aussi. Avez-vous participé à l’identité visuelle de l’album ? K.H. : « There Is Love In You est un grand projet, qui m’a pris deux ou trois mois de préparation après son enregistrement. La musique que je préfère est toujours liée de très près à la création, c’est presque une tradition. Je voulais que le son et l’image soient cohérents, que l’ensemble forme une véritable expérience. Tous ces cercles viennent de négatifs, que nous avons uniquement développés de cette manière, après les avoirs perforés les uns après les autres. Et tout a été fait à la main… Etonnant pour une musique exclusivement composée sur machines, n’est-ce pas ?
Il semble aussi y avoir un jeu sur le format choisi... K.H. : « Oui, nous avons sélectionné trois types de formats – à la hauteur de l’importance que je leur accorde. Il y aura un petit bout de l’image sur le mp3 d’Itunes, un morceau un peu plus grand sur le CD, et la totalité du visuel sur le vinyle. Nous n’avons pas reformaté de façon sérielle afin de nous adapter à chaque apparence matérielle de l’album. Et vu que le vinyle est mon format préféré…
Certains livres, disques ou films vous ont-ils influencés durant l’écriture de There Is Love In You ? Il existe tant de choses qui m’inspirent qu’il m’est vraiment difficile de citer une œuvre en particulier. Mais j’ai lu une biographie de Neil Young pendant que j’enregistrais l’album. Cet homme a une histoire exceptionnelle, il a vécu des choses terribles. Si son influence ne s’entend pas, je sais qu’il a profondément imprégné cet album. Cependant, j’aime aussi regarder les comédies romantiques à la télévision, un pot de crème glacée à la main !
La chanson Circling, qui clôt l’album, est une ritournelle assez troublante… et semble être très importante dans le corpus de There Is Love In You… K.H. : « En effet… C’est sans doute la chanson de l’album la plus influencée par la minimale et par la musique répétitive de Philip Glass ou Steve White. Circling raconte une histoire qui se déroule au fur et à mesure. Elle est très éloignée du format de la pop song qui est faite à partir d’une idée et d’un refrain. Il s’agit ici de partir d’un endroit et d’arriver à un autre. Sans possibilité de retour.
On vous demande souvent de décrire votre musique, et vous semblez chaque fois vous dérober à l’exercice. Cela vous dérange-t-il beaucoup ? K.H. : « Bien sûr, car il est difficile pour moi de décrire ma musique. Tout le monde donne son avis : certains pensent que c’est de l’abstract, d’autres disent que c’est de l’électro, d’autres la considèrent comme très expérimentale, d’autres parlent de pop. Au fond, cela m’arrange. Ce n’est pas très intéressant de faire une musique qui rentre dans une case, je ne veux pas obéir à un seul et unique genre. Je préfère m’éloigner d’une quelconque classification qui serait forcément trop restrictive.
Votre rapport à la musique a toujours semblé du domaine de l’affect, malgré toute la technique déployée dans vos albums. Ce qui peut étonner… K.H. : « C’est vrai que j’ai cette ambivalence ! Beaucoup perdent du temps à essayer de trouver ce que la musique signifie, mais nous avons si peu de temps devant nous… Par exemple, tout le monde est obsédé par les listes d’artistes importants à écouter, ce qui me semble stupide. Car ce n’est qu’aujourd’hui que l’on commence seulement à effleurer l’impact des années 1970 sur la musique actuelle. Pour ma part, je vis la musique de façon plus sensible et spontanée. Même si je la compose sur ordinateur… »
> There Is Love In You, CD Domino/Pias (sortie le 25 janvier).
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