Au côté du comédien Gaspard Delanoë, Yalda Younes passe par une théâtralisation bouffonne du propos de Je suis venue. La danseuse et chorégraphe libanaise se présente à un pupitre. Sous une très vieille carte du Proche-Orient, d’époque coloniale, trafiquée de ratures, gommages, rajouts – premier brouillage des représentations, en toile de fond – elle prononce une allocution en langue arabe. Le comédien tient lieu d’interprète en français. Les nouvelles paraissent excellentes. Une commission est enfin parvenue au règlement du conflit proche-oriental. L’oratrice expose la teneur des nouveaux accords. Mais ce n’est que liste surréaliste de dispositions loufoques, qui prévoient que le Mur de la Honte sera décrété Mur de la Fierté, que les territoires seront dorénavant inoccupés et livrés au canardage photographique de Yann Arthus-Bertrand, tandis que le « wallon » sera adopté comme troisième langue, unificatrice espère-t-on, aux côtés de l’arabe et de l’hébreu. Pour tout dire, l’accord a été calqué sur le modèle fédéral belge. Ce qui promet. Entre autre, les check-points seront reconvertis en péages routiers, dont la maniaque et interminable liste de tarifs est alors égrainée.
Ce filon humoristique engage l’évocation du conflit dans une mise en circulation de représentations mondialisées, over-médiatisées en même temps qu’effroyablement fractionnées. Ultra-contemporaines. Dans sa teneur absurde convergent, étrangement, un sentiment de très noire désespérance, en même temps que d’ouverture sur des perspectives allégées, qu’on ne s’autoriserait pas ailleurs. Mais Yalda Younes n’est pas venue pour se contenter de cela. « Je vais vous le dire plus clairement », annonce-t-elle.
Elle va le dire par le corps. Rien que de convenu dans un registre de danse-théâtre, somme toute, où le langage du corps serait censé relayer ce que celui des mots ne parviendrait pas à dire. Etc. Etc. Sauf que l’artiste s’exprime à travers le flamenco ; celui que compose pour elle Israel Galván, auprès de qui elle s’est initiée. Le glissement des références s’accélère, dans une danse de déterritorialisation. Arraché à sa localisation géographique, voire ethnique, le flamenco de Yalda Younes opère un implacable labourage, et arpentage, des paramètres d’une construction identitaire, la sienne, vouée à la mise en cause de toute stabilité inatteignable, forcément inatteignable, à travers d’interminables et furieux zapateados.
Comment dire à quel point le caractère enflammé de cette danse semble se fêler pour laisser entrevoir une dimension glaçante, comme défaite, là, dans ce corps. De manière formidablement subtile, la pièce cite brièvement une autre danse des communautés de l’Etat espagnol : la sardane catalane, que son histoire a soumise à une codification extrême et que l’actualité enrôle aussi parfois dans les raidissements d’une construction néo-nationaliste. Cette sardane-là nous est alors montrée en arrêt sur image, plus figée que nature. Signe corporel monumentalisé en symbole. Dans un Proche-Orient en feu, Je suis venue use des incandescences du corps pour ouvrir une brèche insoupçonnée, sur un point aveugle peut-être, dans le maquis saturé des représentations qui s’y rattachent. Cette pièce grave, sans illusion aucune, fait, étonnamment, énormément de bien, en désignant des possibles à portée de corps.
> Je suis venue, de Yalda Younes et Gaspard Delanoë (chor. Israel Galván), du 14 au 21 octobre à la Maison des métallos, Paris.
Crédit photos :
Je suis venue, de Yalda Younes et Gaspard Delanoë (chor. Israel Galván) © Victor Ede.
Gérard MAYEN