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COMPTE RENDU
Bugs, fantasmes et happenings
L’Est parisien en état de siège artistique

date de publication : 26/04/2011 // 8795 signes

Le théâtre d’intervention a généralement peu droit de cité dans Paris. De mai à juin, la cité ouvre ses droits. Dans l’Est parisien, espace public et coins délaissés seront scrutés avec attention, tandis que du nord au sud, un cortège funéraire fort peu conventionnel s’apprête à effectuer une traversée prometteuse d’étonnantes collisions.

Adepte d’un théâtre de rue dionysiaque, la compagnie Cacahuète trimballe depuis trente ans, dans les rues de France et d’ailleurs, ses déambulations provocatrices et cathartiques, flirtant allègrement avec les limites du bon goût. Entre une Fête du Poufre initiée à Sète ou des « banquets humains » fort peu protocolaire, l’homérique leader de la compagnie, Pascal Larderet, en appelle à « inventer les rituels du troisième millénaire ». Parmi eux, l’emblématique Enterrement de maman – événement dans lequel une famille désemparée circule dans les rues avec le cercueil de l’aïeule pour le mener à bon port –, en tournée depuis vingt ans à travers le monde, s’invite pour la première fois à Paris : les 8 et 9 juin prochains. Cette traversée de la capitale du nord au sud promet de joyeuses collisions et d’imprévisibles perturbations. Comme bon nombres d’artistes ½uvrant dans l’espace public, Cacahuète se questionne sur les moyens de déjouer l’écueil d’un public convoqué, pour renouer avec l’essence d’un théâtre d’intervention, capable de bousculer l’infra ordinaire d’une ville. Paradoxalement, la complicité des pouvoirs publics (ici, par le biais de la programmation de saison de la coopérative 2R2C) semble désormais inévitable, pour permettre l’existence de bulles de désordre à même de faire surgir l’impromptu. Médiation et négociations des usages de l’espace public tendent même à s’inscrire comme une partie du processus de création à part entière de certaines démarches artistiques.


Festival commando et fantasmes urbains
Le collectif marseillais Ornicart s’interroge ainsi avec virulence sur les cadres de la création et de la représentation. Organisé à Marseille chaque mois de septembre depuis 2007, son Préavis de Désordre Urbain prend la forme d’un grand happening à ciel ouvert, conviant des performers de toutes nationalités. Depuis l’an dernier, cette formule de « festival commando » fait escale à Paris dans le quartier de Belleville, pour des infiltrations et cartes blanches dans un espace-temps délimité (descente quotidienne de la rue Jean-Pierre Timbaud à heure fixe, meeting électoral improvisé, performance plastique avec des camions-poubelles…). Au c½ur de la démarche d’Ornicart, court toujours le même fil écarlate : « Négocier avec la ville et les pouvoirs politiques un espace de liberté conditionnée, pour travailler en contexte : ne pas mettre la ville en état de sommeil le temps d’une proposition artistique, c’est essentiel pour la performance », explique Rochdy Laribi, co-directeur artistique du collectif.

Cette année, un Bureau des Fantasmes Urbains s’installe dans l’Est parisien, pour recueillir les velléités les plus folles – voire les plus inavouables – des habitants vis-à-vis de leur environnement quotidien. Fouetter une voiture, prendre un bain de soleil nu au milieu d’un carrefour, créer cinq minutes de silence dans une rue, passer à travers les murs... Juxtaposition des sphères publique et privée, intimité à vue ou érotisation de l’espace, ces précieux fantasmes urbains en disent long sur l’espace public et ses usages. « La voiture est un fort objet de projection fantasmatique ; nous cherchons quelles autres parties de la ville pourraient faire objet de transfert – une pelouse, un banc, une cabine téléphonique, une façade… ? » En résidence, chez TRACES et Confluences, les artistes invités (collectif européen Non Grata…) se nourrissent de ces fantasmes pour tenter de les restituer le temps d’une semaine de performances début mai, le long d’une ligne droite entre Belleville et Père Lachaise, courant symboliquement le long de l’ancien Mur des Fermiers Généraux. Jour et nuit, les artistes y travailleront in situ, initiant des convocations publiques sous de multiples formes – jauges limités au coup par coup durant le work in progess du 2 au 5 mai, soirée de performance le 6 mai, journée de performances le 7 mai…

Associé au festival, le collectif Random en décline un autre volet : celui du Laboratoire Itinérant du Réel. Par le biais de collectages sonores et plastiques réalisés en amont, les artistes s’attachent à identifier des enjeux propres à un territoire, afin de dresser des portraits d’humains et d’espaces : la restitution finale prend la forme d’une déambulation se déployant dans l’espace public, entre visible et invisible, s’inspirant des dérives situationnistes. « Nous amenons les gens à agir avec nous en partant sur des choses simples – marcher, s’arrêter, grimper, chuter –, pour mettre peu à peu en lumière des actions plus narratives, des actes de bienveillance… Les règles s’accumulent, le public peut partir ou nous rejoindre à n’importe quel moment », explique Zineb, membre du collectif. Un protocole simple – actions lancées dans la rue par des comédiens vêtus de sweats à capuche – esquisse des frontières volontairement floues, gommant le fossé entre artiste et spectateur, pour créer une modalité de jeu semblable à une rumeur : « Par l’aléatoire, nous cherchons à créer une brèche dans la réalité, une ambiance de questionnement. » Eprouvé au fil des expériences passées (Marseille, Toulouse…), le processus de création mouvant s’adapte au gré des territoires : « Nous avons travaillé sur des thématiques telles que l’insécurité, en cherchant à créer une ambiance par des phénomènes physiques : dix personnes qui se mettent à courir dans une ruelle, c’est très parlant… Ou encore sur la convivialité, en organisant des pique-niques sur des carrefours, un partage de repas ou de thé imaginaire ; ou sur la disparition de la nature en ville, en effectuant un lâcher de feuilles mortes dans des rues piétonnes… » Parmi les expériences à venir prochainement, un travail sur le corps collectif et l’espace sexué au Maroc ; en cours de réalisation, un manifeste à Belleville, destiné à « poser une parole collective sur une action artistique ; éveiller les regards, impulser des questionnements sur l’espace public avant les prochaines élections... »


Erreurs et bugs architecturaux : les Petites Urbanités Libres
La Ktha Compagnie quant à elle, poursuit son travail de longue haleine en milieu urbain, naviguant entre spectacles et projets collectifs à plus long terme, tels le Groupe des collectionneurs de signalétiques (collecte de clichés de panneaux, logotypes…). Lancé en janvier dernier, le projet des Petites Urbanités Libres – PUL – s’attache aux anfractuosités de la ville, aux « mini délaissés urbains » : « Lors d’une balade en vélo, nous avons découvert une niche dans un mur de briques, jouxtant l’hôpital Saint Antoine : un trou de la taille d’un homme, en retrait dans le mur, d’une inutilité totale. Une espèce d’erreur, de bug, de mutation dans la ville ! Nous nous sommes dits que la ville était en train de témoigner de son organisation architecturale parfois absurde », explique Nicolas, membre de la Ktha. Depuis janvier dernier, une petite cellule d’yeux aguerris est invitée à repérer ces « bugs architecturaux » dans un rayon de 500 m autour de Confluences. Une savoureuse visite sur le site Internet dédié permet de naviguer parmi les 230 lieux recensés à ce jour (et dûment identifiés sur place par des stickers bleus faisant office de labellisation officieuse). Entre le « protège tibias architectonique » ou la « niche à insectes », l’inventaire prend des allures doucement poétiques ou joyeusement surréalistes, rivalisant d’inventivité dans les dénominations, créant à l’envi discussions enfiévrées entre internautes sur la géolocalisation précise d’une PUL, ou projections sur son usage initial. Une cinquantaine d’artistes, géographes ou architectes, est invitée à investir ces petits lieux pour y inventer une création dédiée (installation plastique, performance…). Phase finale du projet : une présentation des ½uvres le 25 juin à partir de midi, telle une « éclosion » destinée à rendre hommage à « ces petits sacrifices architecturaux, qui sont légion, et dont on ne sait pas toujours sur quel autel ils sont réalisés ! »


> Préavis de Désordre Urbain, du 2 au 6 mai, entre le 18 rue Dénoyez, et le 38, rue des Amandiers.
> L’Enterrement de maman, les 8 et 9 juin.
> Petites Urbanités Libres, le 25 juin, dans et autour de Confluences.


Crédits photos :
Une : Bureau des urbanités libres, © ktha compagnie.
Article : L'Enterrement de maman de Cacahuète, © D.R.

Julie BORDENAVE
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Le site de Désordre urbain
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