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COMPTE RENDU
Jacques Rebotier, la langue sur une ligne de crête
Jacques REBOTIER

date de publication : 31/01/2012 // 5470 signes

Aux Amandiers de Nanterre, avec Les Trois Parques m’attendent dans le parking, le poète, compositeur et metteur en scène Jacques Rebotier mène la course des mots contre la logorrhée médiatique.

Les Trois Parques commence par les trois coups du gendarme. Trois coups  tirés au silencieux façon Tontons Flingueurs. Pop. Pop. Pop. Une balle pour chaque Parque puisqu’elles ont droit de vie ou de mort. Normal. Tirées au silencieux puisqu’on va commencer à parler. Normal aussi. Silence donc . Pardon. Rideau. Un léger voile noir en fait. Qui ne se lèvera jamais. Trois coups pour rien ? Non. Figées derrière le tulle, dans l’expression d’un masque qui leur colle à la peau, les trois Grâces, pardon, les trois Parques, une blonde, une brune, une rousse, filent pelote de laine avec quenouille, fuseau et ciseaux à la main. L’une tranche prématurément le cours d’une vie. Révolte des deux autres puisque ce n’est que le début du spectacle, ça ne peut être déjà la fin. Toutes trois entonnent un monologue rapide, trois voix parfaitement synchrones et étalonnées qui n’en forment qu’une. L’effet est proprement magique. Drôle et poétique, la langue sera musicale, la partition réglée au millimètre laissera pourtant latitude à l’accident. Cette amorce est véritablement mortelle.


Sa langue est une fuite, une course légère
Et la suite ne déçoit pas. L’éclectique Rebotier porte la langue sur une ligne de crête où se tiendrait une poésie qui ne se prend pas au sérieux.  Le dramaturge, metteur en scène et poète, est aussi musicien. Et sa langue une fuite, une course légère, un sautillant déséquilibre dynamique où chaque mot danse vers le suivant par connivence, sémantique, sonore, glissement, glissade, rebond,  par association d’idées ou retournement du sens… Telles les courses de ces Parques qui dans ce parking circulent à tout va au volant de leurs valises Made in China posées sur mini-roues  phosphorescentes et multicolores, les phrases se croisent, s’entrecroisent,  se chevauchent et se cognent, repartent, les mots ébranlés par les chocs, évidés de leur sens et dépossédés de leur sérieux. Raconter le spectacle ? Difficile. Le texte est tissage. Les fils des Parques s’entrelacent plus qu’ils ne créent narration. On retiendra pêle-mêle quelques phrases politiques passés au crible de l’étude de leur rythme et de leur modulation tonale (qui en ressortent si vraies dans le fond et à  tellement ridicules dans la forme). Mais aussi un vilain chien bourré d’actifs toxiques, une série soap américaine où Jason (prononcer Djaizone) fait transition vers Jason et sa toison d’or (et les pelotes de laine)..Des tentatives répétées de décocher la pomme façon Guillaume Tell ou à la hache posée sur la tête. Des discours creux de sportif. Des annonces drôlissimes de la caravane du Tour. Des propos déconstruits, transposés, et parodiés en attaques contre les éléments du langage dominant des agences de notation... 



les 3 Parques m'attendent dans le parking par epikepoc


Dans la liberté du travail de plateau
Cependant, la langue de Rebotier n’est pas que verbale. Drôle, poétique et musicale, on l’a dit. Mais scénique aussi.  Une des grandes qualités de cette pièce tient dans sa capacité à associer la mécanique d’un texte interprété avec une précision diabolique à la liberté du travail de plateau qui paraît avoir fortement infléchi le cours du spectacle. Comment aurait-il pu en être autrement ? Les Parques m’attendent dans le parking veut avancer par mimétisme avec le flux de la pensée et laisse donc au vivant toute la part qui lui revient. S’inscrivant dans une trilogie baptisée R.E.S (pour Rêve Evénement Souvenir),  ce deuxième opus relate le tir nourri de la logorrhée médiatique qui s’attaque à nos cerveaux comme il sourit de la dégradation du langage que chacun manie au quotidien. Rebotier et son équipe y déconstruisent le langage, qu’il soit nôtre, usé par l’usage, ou médiatique, dévoyé par l’exigence de communication Nulle leçon là-dedans mais toute la force de la poésie qui laisse la  langue en jachère, en terrain de jeu sur lequel faire germer les pousses de demain.


> Les Parques m’attendent dans le parkingtexte et mise en scène de Jacques Rebotier, jusqu’au 12 février aux Amandiers à Nanterre ; du 6 au 18 mars à Vidy-Lausanne. Les 30 et 31 mars à l’Espace des Arts à Châlons-sur-Saône et les 22 et 23 mai à l’Apostrophe, Cergy-Pontoise.


Crédit photo : Victor Tonelli. 

Eric Demey
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