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ÉDITO / CHRONIQUE
Les écoles, théâtre de quels désirs ?
Table ronde sur la transmission au 104

date de publication : 18/01/2010 // 6073 signes

En écho au dossier du numéro 53 de Mouvement, consacré aux questions liées à la transmission des arts, nous avons convié de nombreux protagonistes de l’enseignement des arts de la scène à venir débattre au 104 des évolutions possibles du paysage de l'enseignement. Rendez-vous le 22 janvier, à l’occasion du premier « 19 » de l’année, confié une fois par mois à Mouvement.

Jamais le « désir de théâtre » n’a été aussi présent et multiple dans le pays de démocratisation culturelle. Et dans le même temps, jamais la culture n’aura été aussi violemment ébranlée que durant la décennie écoulée. La situation des écoles de théâtre et de danse illustre parfaitement cet apparent paradoxe.

On compte maintenant neuf écoles nationales de théâtre, une de marionnettes, une pour le cirque et six pour la danse. La disparité de ces structures et les particularités historiques liées à leur émergence rend pour le moins difficile tout essai d’identification du champ de la pédagogie des arts de la scène. Un signe qui ne trompe pas : pour les concours aux écoles, il n’existe aucune « prépa » encadrée par les structures publiques, laissant proliférer les cours privés de toutes sortes, de la pire à la meilleure.

Autre anomalie saisissante : il n’existe aucune formation académique pour l’art de la mise en scène, à part naturellement quelques tentatives restées à tout le moins marginales. Pas davantage d’Institut pour la formation des formateurs. Et pourtant, la grande majorité des metteurs en scène développent régulièrement une pratique de transmission. On en déduit donc que les différentes esthétiques du champ théâtral doivent être enseignées dans ces nombreuses écoles. Or il n’en est rien. Rien ne permet en effet de définir les différents lieux de formation en fonction de leurs critères artistiques, ou de leurs choix de théâtre. L’éclatement des formes devrait, en bonne logique, se refléter, dans toute sa diversité, dans la palette des différentes écoles.

Mais cette « bonne logique » n’a plus vraiment cours en nos contrées — la logique des maîtres, largement discrédités et soupçonnés, considérés comme la trace d’un monde dépassé, et pour tout dire autoritaire, voire réactionnaire. En liquidant les maîtres, c’est toute possibilité d’héritage qui se trouve du même coup interdite, remplacée par une logique d’universitarisation de l’enseignement théâtral, par l’accumulation de modules de compétences sans véritable lien organique. La pratique de l’enseignement est dramatiquement séparée des espaces de production. Les artistes n’ont que rarement la possibilité d’enseigner à partir de leur pratique créatrice, comme le permettent en Russie les « studios », cellules de recherche et de formation systématiquement accrochées aux grandes maisons de théâtre, et aux artistes qui les dirigent. La formation est du coup organiquement reliée au processus de création en cours. Dans notre situation française, étrangement inachevée, les écoles se trouvent coupées de leur nerf vital : enseigner, c’est chercher, et créer, c’est transmettre ce que l’on invente.

Il faut se rendre à l’évidence, nos écoles fabriquent un acteur « moyen », de qualité, efficace et professionnalisable, mais elles sont devenues incapables d’accueillir les grands artistes, de leur offrir un terrain naturel pour leurs recherches, et de construire de nouveaux acteurs, porteurs uniques de leur art. Revenons-y, le symptôme le plus grave de cette crise d’orientation est l’absence de tout enseignement de la mise en scène en France. Une sorte de lettre volée de la pédagogie. Comment peut-on imaginer que les quelque deux mille compagnies professionnelles, officiellement subventionnées par les divers tutelles publiques, ne bénéficient d’aucune formation spécifique au métier central de l’art théâtral : la mise en scène ?

Et c’est l’autre symptôme grave de cette crise de la transmission : l’état catastrophique dans lequel sont maintenues les universités françaises, méprisées par les élites comme une sous formation, supplantée par les grandes écoles pour reproduire les classes dirigeantes de la nation, et reléguée au rang de salle d’attente pour occuper les corps et l’esprit de milliers de jeunes qui pendant cette « occupation » ne viennent pas alourdir les statistiques hautement sensibles du chômage.

L’un des moyens immédiats pour comprendre le dramatique effondrement de l’université nous est donné par les enseignements artistiques qui y sont censément délivrés, dans les départements d’ « Arts du spectacle » (théâtre, danse, cinéma) qui émaillent le territoire. Au lieu de favoriser l’exercice de la pensée par l’introduction réelle d’un corps étranger (et la triple expérience de la scène, du corps et de l’image en est un, c’est le moins que l’on puisse dire), tout est fait pour que la rencontre de la théorie avec la pratique n’ait lieu que de manière biaisée, formelle et parfaitement vaine.

Dans un contexte riche en questions, on sent bien que les différentes écoles de la scène cherchent à prendre position. Il leur faudra en effet trancher dans les contradictions : maîtres ou professeurs, écoles ou universités, technique ou création ? Le paysage des écoles est porteur de promesses autant que d’inquiétudes. Et l’époque, pleine de tiraillements entre l’offre généreuse et un horizon d’attente pour le moins brouillé, est sans aucun doute propice à la réflexion commune. Quelle identité, quelle mission collective, quel dispositif d’ensemble faut-il imaginer pour ces écoles, au moment précis où les « instances européennes » les somment d’intégrer les critères de l’université si elle veulent survivre ?

Seront présents au 104 le 22 janvier, au « 19 » animé par Jean-Marc Adolphe et Bruno Tackels :

Thierry Pariente
Claire-Ingrid Cottanceau
Michel Corvin
Daniel Mesguich
Nadia Vonderheyden
Jean-François Peyret
Fred Cacheux
Catherine Marnas
Marc Sussi
Jean-Claude Berutti
Dominique Pitoiset
Stuart Seide


Le 22 janvier, à 19h, au 104,
atelier 7, 5 rue Curial, Paris XIXe

Crédits photos : Le fou et sa femme, ce soir..., texte de Botho Strauss, mise en scène Michel Raskine, avec les étudiants de la 67e promotion de l'Ensatt. Photo : David Anémian.

Bruno TACKELS
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