COMPTE RENDU Un pour tous, tous pour un Allan McCollum à la Salle de Bains Allan MCCOLLUM
date de publication : 04/01/2011 // 4618 signes
La Salle de Bains, à Lyon, accueille pour la première fois en Europe l'installation Each and Every One of You d'Allan McCollum. Partant du paradoxe de la sérialité de l'objet unique, l'artiste américain réalise une œuvre poignante, aux résonances tant conceptuelle que mémorielle.
En anglais, le terme « surrogate » signifie substitut, représentant, mais est également employé comme contraction de l'expression « surrogate mother », qui signifie en français mère porteuse. C'est avec la série des Surrogate Paintings que l'artiste californien Allan McCollum se fit connaître à partir de la fin des années 1970 et dans les années 1980. Conçus comme de véritables installations autonomes, ces accrochages de tableaux monochromes encadrés fonctionnent comme des entités particulières, sortes d'essaims d'images réduisant l'icône moderniste, le monochrome, à son objectivation pure. Ces surfaces de couleur cadrées sont, pour Allan McCollum, des substituts de peinture, ou, pour reprendre la métaphore de la mère porteuse et la pousser un peu plus loin, vers l'analogie mystique, des véhicules (terme qui renvoie au titre d'une autre série d'œuvres de l'artiste, les Perfect Vehicles, consacrée à la production de vases agrandis à taille humaine) de l'idée même de peinture, des lieux immaculés portant pourtant la promesse de l'image.
Par la suite, Allan McCollum trouva sa véritable marque de fabrique en réalisant de monumentales installations de moulages d'objets, les Individual Works, en apparence manufacturés et identiques, mais en réalité réalisés à la main, pièce par pièce — objets utilitaires, concrétions de sable, ossements de dinosaures, pièces de musée, etc. En 2005, dans la lignée de ses séries de dessins exécutés à partir d'un mode combinatoire, le Shapes Project réalise une sorte d'inventaire de toutes les formes possibles à partir de 300 éléments déterminés, qui peuvent être combinés, grâce à un programme informatique, selon plus de 30 milliards de manières différentes.
Hormis le paradoxe constitutif de l'œuvre d'Allan McCollum — des séries d'objets uniques —, l'invasion de l'espace d'exposition est une autre caractéristique de son travail. Appliqué à un lieu comme la Salle de Bains, à Lyon, dont les proportions sont celles d'une galerie d'art de taille moyenne, ce facteur détermine un nouveau sens à la sérialité — l'idée du plein, inaugurée par Arman dans les années 1960. Si de surcroît cette sérialité est rapportée non plus à l'objet, mais à l'humain, elle acquiert une dimension symbolique démultipliée. Réalisé en 2004, le projet Each and Every One of You est présenté pour la première fois en Europe. Il consiste en l'inventaire des 600 prénoms masculins et 600 prénoms féminins les plus communs aux Etats-Unis, imprimés de manière similaire, en blanc sur fond noir, encadrés et disposés par ordre de fréquence décroissante. Rejoignant par l'usage du texte l'art conceptuel, Allan McCollum ne fait pourtant pas ici œuvre à partir du langage, chaque prénom étant inconsciemment assimilé dans l'esprit du spectateur à une personne, réelle ou imaginaire. Ceux-ci envahissent non seulement les murs des deux petites salles d'exposition, mais aussi des tables sur lesquelles les cadres sont posés tels des plaques funéraires, le tout produisant un fort impact visuel.
L'analogie avec les listes de noms des monuments mémoriaux — monuments aux morts, funérariums, etc. — est immédiate. Comme les Surrogate Paintings vingt-cing ans auparavant, Each and Every One of You fonctionne comme un tout, de manière autonome, et fait signe dans son ensemble, tel un monument. On y promène le regard comme dans un cimetière (on songe notamment aux cimetières militaires américains, juxtapositions de formes sérielles, les croix, envahissant le paysage), ou sur une liste de noms anonymes, à la recherche de l'individu dans la masse, de celui dans lequel on trouvera une résonance émue. Par leur banalisation, pourtant, ces noms perdent de leur substance. La vacuité du mot seul, incapable de restituer la complexité de l'individu et débarrassé du patronyme qui l'identifie à un être particulier, comme un matricule, est mise en évidence.
Allan McCollum : « C’est effrayant de penser à des prénoms, je crois. A quoi servent-ils ? Comment vivrait-on sans nom ? Pourquoi les utilisons-nous ? C’est une vraie question anthropologique.[…] Si nous n’avions pas de noms, est-ce que nous aurions des dépressions nerveuses, serions-nous terrifiés par les autres ? Serait-ce un cauchemar ? Est-ce que tous les individus se mêleraient, au sein d’une vaste et terrifiante âme collective ? » Pour Allan McCollum, la copie du réel est la garantie de son authenticité et de sa survie.
> Allan McCollum, Each and Every One of You, du 22 novembre 2010 au 22 janvier 2011, à la Salle de Bains, Lyon.
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