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ENTRETIEN
Casse-tête chinois
Entretien avec Roland Schimmelpfennig et Claudia Stavisky
ROLAND SCHIMMELPFENNIG ET CLAUDIA STAVISKY
date de publication : 13/04/2011 // 12727 signes
Déracinement et clandestinité sont au c½ur du Dragon d'or, pièce récemment présentée au théâtre des Célestins à Lyon. Son dramaturge Roland Schimmelpfennig échange avec Claudia Stavisky, metteur en scène de la pièce et directrice du lieu sur la transposition sur scène de ces questions sociales.
C'est à l'occasion de la dernière mise en scène de Claudia Stavisky Le Dragon d'or présentée au théâtre des Célestins à Lyon du 17 mars au 7 avril dernier que nous avons rencontré Roland Schimmelpfennig, dramaturge de la pièce. Interview croisée d'un des auteurs de théâtre les plus en vue du moment et de la metteur en scène et co-directrice des Célestins. Cette collaboration est le premier volet d'un diptyque autour des thèmes du déracinement et de l'intégration dont le point d'aboutissement, Une nuit arabe sera créé en septembre 2011.
Quel a été le moteur de l'écriture et de la mise en scène pour Le Dragon d'or ? Roland Schimmelpfennig : « L' idée initiale est partie d'une rencontre par hasard avec un ami avocat à 8h du matin qui m'a demandé “pourquoi tu n'écris pas sur les étrangers en situation illégale”. Lui-même travaille avec des étrangers en situation illégale notamment reconduits à la frontière. Il m'a mis en contact avec des personnes s'occupant de prisonniers, l'équivalent de la CIMADE en France. Dès lors, j'ai commencé à réfléchir sur ce sujet, mais impossible de décrire une telle situation concernant toutes ces personnes avec leur langue, leur background culturel. J'ai finalement pris la décision de me concentrer sur une langue, le chinois et nous, Occidentaux, c'était plus simple. Ce fut l'élément premier pour la pièce. Le second élément était : comment pouvons-nous, riches occidentaux, jouer le rôle d'un Chinois en situation illégale sans tomber dans le kitsch social, dans la caricature ? Cela m'a mené à changer tous les sexes, tous les âges, en faisant ce geste théâtral d'une femme qui joue un homme, d'un comédien plus âgé qui joue une jeune femme... Dès lors un non-Chinois peut jouer un Chinois. Cela a donné quelque chose de très ouvert où tout est alors devenu possible... Claudia Stavisky : « J'ai mis en scène La Femme d'avant, il y a quelques années. L’écriture de Roland Schimmelpfennig m'intéresse particulièrement, j'aimerais mettre en scène toutes ses pièces mais il en écrit trop. La chose très spécifique qui me fascine est cette juxtaposition entre la forme et la langue, une forme extrêmement construite et structurée, qui questionne fondamentalement la narration théâtrale dans ce qu'elle a de plus important, tout en gardant le récit et l'histoire. Je ne connais pas d'autre auteur à l'heure actuelle qui déconstruise autant la narration tout en privilégiant le récit. Cela tient à une juxtaposition entre la forme qui est d'une audace invraisemblable et en même temps l'emploi d'une langue minimaliste, mais profondément humaniste. Comment avec ses formes à lui, aussi particulières et déconstruites, arrive-t-on à des moments de jeux si émotionnels et profondément humains ? C'est un mystère pour moi. Une telle déconstruction formelle devrait aboutir à un formalisme total et absolu, ce que je reproche à la plupart des auteurs de notre génération. R. S. : « Il y a la possibilité d'une vraie identification avec les acteurs, même s'il y a un découpage. On peut arriver à une sorte de tragédie moderne mais seulement avec les moyens d'identification, car le formalisme lui ferme toutes les portes...
Dix ans séparent ces deux pièces, pourquoi en faire un diptyque ? Dans le cadre de votre collaboration, vous êtes-vous rencontrés pour en parler préalablement ? C. S. : « Non, nous nous sommes très peu vus. J'ai mis en scène beaucoup d'auteurs contemporains. L'hommage le plus grand qu'on peut faire à un auteur contemporain c'est de le considérer comme un classique. Je suis allée à Vienne voir sa mise en scène du Dragon d'or, nous en avons parlé. Nous sommes très différents mais nous travaillons dans un rapport de confiance totale. Quant au diptyque, Roland ne s'était pas aperçu que les deux pièces se répondaient. Pourtant il y a cinq personnages et les deux pièces se passent dans un immeuble. Les deux traitent de la question générique des étrangers. Même dans La Femme d'avant, la femme qui arrive est étrangère. Le regard que nous portons sur l'autre fait vraiment culture commune. D'un côté le Maghreb, de l'autre côté la Chine, il y a ici un halo de choses qui se répondent par rapport à ces terribles questions sur l'identité nationale. La question vraiment posée ici est celle des Occidentaux par rapport aux “invisibles”, plus que les “invisibles” eux-mêmes. Et puis chaque pièce comporte une fable. Une nuit arabe comportera le même dispositif, mais utilisé différemment, l'équipe artistique restera également la même.
En quoi le théâtre vous semble-t-il pertinent pour faire émerger des choses en lien avec des thématiques contemporaines ? R. S. : « Je n'aborde pas toujours des thématiques sociales, certaines pièces sont beaucoup plus personnelles, mais lorsque j'ai le courage de me confronter à des grands thèmes, je trouve que le théâtre est un moyen très fort pour cela. Dans cette salle il y a 700 avis différents par exemple sur un même problème, car tout le monde connaît le genre de situation ici décrite. Le théâtre aide d'une certaine manière à cela. Il ne doit pas forcément être politique mais il peut éduquer les gens de manière sensorielle, en direct, pas comme au cinéma. Il y a cette rencontre exceptionnelle et directe entre comédiens et spectateurs, qu'il n'y a pas au cinéma. Et ici, le spectateur doit beaucoup réfléchir, mais pas de manière scolaire. Enfin, l'humour tient lui aussi une grande place dans cette pièce.
Votre écriture est fréquemment qualifiée de cinématographique. Est-ce quelque chose que vous revendiquez ? R. S. : « Oui, le cinéma a lieu dans ma tête et c'est très important pour moi car la narration crée des images. C'est pour cela qu'on peut faire des pièces dans un espace limité mais où il y a beaucoup à voir. J'aime cela car je suis trop paresseux pour faire du cinéma. J'ai peur des aspects financiers, des agents... Je ne souhaite pas faire cela, toute la communication autour d'un film... J'aime faire les films dans ma tête et ça marche assez bien. Le découpage de mes pièces est cinématographique. J'ai pour influence le cinéma italien avec des réalisateurs tels que Antonioni ou encore Fellini, auxquels je reviens toujours. Lorsque j'ai des blocages de textes ou autre, je visionne davantage un film de Fellini que du théâtre. Je m'inspire également de la musique pop, un CD des Beatles peut m'aider.
En quoi cette écriture qui utilise la double énonciation vous a-t-elle semblé plus pertinente qu'une autre pour évoquer la question des clandestins ? R. S. : « Pour moi le problème principal était la personnification de l'étranger. Comment faire cela ? Car la question se pose autrement que pour aborder le roi dans Shakespeare par exemple. Ici, ce n'est pas une fiction, c'est notre réalité. Il faut trouver des moyens nouveaux, et c'est vrai que c'est plus facile avec les moyens de la télévision ou du cinéma, du documentaire. Il faut trouver là une autre sorte de poésie que celle du documentaire, d'où cette écriture.
Il y a comme un principe de partie pour le tout : on part d'une dent pour aller vers une vie. La perte de cette dernière semble avoir aussi peu de valeur que la perte d'une dent... D'où est venue cette idée de la dent ? R. S. : « Au début, je me suis posé la question de la douleur. C'est à partir d'une personne qui venait de Bolivie, en situation illégale en Allemagne, qui s’est cassé une dent, il lui fallait un médecin, elle ne pouvait pas payer ses soins. C'est à partir de là que je me suis posé la question de cette douleur. Une pareille situation m'a semblé intolérable. La douleur de la dent fait vraiment peur. C'était un moyen facile de montrer la nécessité d'agir. Pour moi, la dent n'est pas un symbole mais un détail plus visible qu'un bras cassé. On peut mettre une dent dans sa bouche. On sait tous ce qu'est une douleur de dent. On touche au plus intime de la personne.
Le théâtre plus « classique » se base sur l'identification aux comédiens. Ici, un pas supplémentaire est franchi. Au-delà de l'identification, nous touchons au domaine du « souffrir ensemble »... C. S. : « C'est un autre voyage qui est fait ici, il y a quelque chose d'effectivement plus sensoriel. Et c'est vrai que c'est très exigeant vis-à-vis du public. Les spectateurs ne sont pas là, passifs, à recevoir une histoire. Ils doivent aussi mener un vrai travail. On sent une réelle concentration de leur part dès le début de la pièce. Le public est amené à avoir une compréhension qui n'est pas intellectuelle mais beaucoup plus physique, il doit écrire l'autre partie de ce qui se joue. Lorenzaccio d'Alfred de Musset (1) et Roland Schimmelfennig posent la même question au théâtre : aucune représentation théâtrale n'arrivera à la hauteur de ce qui se passe dans la tête d'un lecteur. Avec les moyens du théâtre c'est très difficile. A l'époque de Musset, le cinéma n'existait pas. Ce que Roland fait aujourd'hui avec le théâtre et le cinéma, c'est la même chose. Le théâtre n'arrive pas à la cheville du cinéma qu'un homme peut se faire seul dans sa tête. Donc, à quoi bon ?
On note un vrai décalage dans Le Dragon d'or entre l’humour, l'onirisme qui tient une grande place et la gravité des situation énoncées. Selon vous, à quoi tient cette alchimie ? C. S. : « C'est cette alchimie que j'adore, cette possibilité d'être tout le temps entre le réel, l'irréel, la réalité et le rêve. C'est ce qui me touche le plus dans cette écriture. C'est probablement très culturel. Il y a également le roman sud-américain, qui travaille sur une réalité si concrète qu'elle en devient irréelle. La fuite du concret dans toutes les pièces devient onirique. Nous sommes face à quelque chose de scientifiquement concret. Cela me bouleverse vraiment. Surtout lorsque l'on travaille dessus, c'est si difficile à rendre.
C'était un défi que de mettre en scène cette pièce ? C. S. : « C'est très déstabilisant pour tous les corps de métier. Le plus simple aurait été de faire un oratorio ou une pièce pour la radio. Pour les acteurs il était très difficile au départ des répétitions de comprendre que toute cette usine à gaz invraisemblable devait conduire à une identification totale et absolue... surtout pas distanciée. Au contraire un jeu d'identification complètement assumé. Intellectuellement c'était très difficile à comprendre.
Quelles furent les difficultés scénographiques rencontrées par rapport aux particularités de cette écriture ? C. S. : « La question de la représentation théâtrale. Dès la première lecture, j'ai eu l'intuition de la verticalité. Et puis j'ai eu très peur que cela ne soit pas possible. Tout est tellement imbriqué que toute intégration de choses diverses était impossible. Il y avait également la difficulté des personnages quant aux inversions de sexe. J'ai transigé au niveau des chapeaux d'hôtesse de l'air, contrainte et forcée par les acteurs. La force de la structure est également contraignante, autant que la pièce elle-même. La chose la plus complexe a été de trouver les adresses : qui s'adresse à qui ? Une fois trouvées, cela semble simple mais ce n'est pas évident. Les acteurs endossent plusieurs rôles parfois dans la même phrase. C'est un exercice de virtuosité chorale, pas seulement pour passer d'un rôle à un autre, mais surtout dans le fait de constituer un ensemble homogène. En réalité, dans cette histoire c'est une seule voix qui parle, démultipliée en cinq acteurs qui jouent dix-sept personnages.
Quels sont vos projets futurs ? En terme de dramaturgie et de mise en scène. R. S. : « J’ai travaillé sur un projet important qui raconte l’histoire d’un homme qui tue son propre enfant par hasard en voiture. Le titre est L'Enfant volant. Il y a là un grand montage, un grand scénario, beaucoup de personnages. Je fais cela pour l'Académie de Théâtre de Vienne. Je viens également de mettre en scène une importante création sur le contexte de Phèdre et le Minautore. C'est aussi un gros travail. Et enfin la mise en scène d'une de mes autres pièces prochainement en Angleterre... C. S. : « En août, il y aura la création d'Une nuit arabe. La présentation aura lieu fin septembre. Puis, il y aura la liaison des deux pièces ensemble pour un départ en tournée. Les deux mises en scène seront présentées en alternance et en intégrale car les deux formats sont très courts. »
1. Caudia Stavisky a mis en scène Lorenzaccio d’Alfred de Musset sous chapiteau dans des communes du département du Rhône puis à Lyon en 2010.
Le Dragon d’or de Roland Schimmelpfennig mis en scène par Claudia Stavisky a été présenté du 17 mars au 7 avril au Théâtre des Célestins à Lyon, il sera suivi d’Une nuit arabe, en septembre 2011.
Crédit photo : Photos des répétitions, © Christian Ganet.
Elise Ternat |
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Le site du Théâtre des Célestins
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