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COMPTE RENDU
Sandrine, chronique d’un vide ordinaire
Premier spectacle de la compagnie Pôle Nord

date de publication : 28/04/2010 // 6485 signes

Damien Mongin et Lise Maussion, fondateurs de la compagnie Pôle Nord, esquissent avec Sandrine une belle peinture de vie. Centrée sur un personnage, la pièce donne à voir de manière radicale le vide du quotidien. Un théâtre intime qui parvient à éviter l’écueil du pathos.

Enfin un spectacle d’une jeune compagnie à forte créativité qui, avec les sommaires éléments du théâtre, témoigne d’une radicalité esthétique digne, tous arts confondus, d’un Régy, Kaurismaki, Ozu et Fosse !
Damien Mongin, acteur d’une liberté et d’une audace de jeu rare, remarqué à sa sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique pour son interprétation du rôle-titre de Baal de Brecht (1), et la comédienne Lise Maussion ont décidé, en novembre 2009, de fonder la compagnie Pôle Nord. Tous les deux acteurs du collectif D’Ores et déjà, implanté à Paris, choisissent de quitter la compagnie et de s’installer en Ardèche. Ils éprouvent la nécessité de changer de cadre de travail et préfèrent la ruralité plutôt que l’urbanité. La motivation pour une telle entreprise est, disent-ils, « d’avoir du temps et de l’espace pour travailler tout au long de l’année, de tester les modes de diffusion en zone rurale et de développer une recherche qui s’ancre sur l’écriture scénique et l’errance théâtrale ».
Dans un nouvel esprit de partage, ils sont en train de mettre en place une fédération avec trois autres compagnies (d’Ile-de-France et du Lot et Garonne) afin de mutualiser les moyens de production et de développer un réseau de diffusion entre les régions. Cette fédération se regroupera, en août prochain, à Villeréal (Lot-et-Garonne), à l’invitation de la compagnie Vous êtes Ici, dans le cadre d’un festival, créé par Samuel Vittoz, en partenariat avec la Scène nationale de Villeneuve-sur-lot.

Sandrine est leur premier spectacle, élaboré au cours d’un processus de création à plusieurs étapes. Tout commence par de longues discussions, d’échanges entre eux sur des faits vécus – le personnage de Sandrine est né d’une journée d’essai que la comédienne a faite dans le tri du verre. Puis, ils abordent le travail d’improvisation de jeu, qu’ils présentent à des petits groupes de spectateurs dont les réactions à chaud servent à enrichir les caractères des personnages.

L’histoire décrit le quotidien d’une jeune femme d’aujourd’hui, à l’âge où l’on quitte la cellule familiale pour construire sa vie. Vivant seule, repliée sur elle-même, les uniques activités de ses journées se résument à travailler à l’usine comme trieuse de verre et à téléphoner à sa mère. Le reste du temps, elle passe des heures, assise, à regarder par sa fenêtre. Le seul événement qui détourne Sandrine de cette routine, c’est l’installation d’un voisin, en face, jeune homme, divorcé, père de deux enfants, installateur de cuisines.
A partir d’un argument simple, la pièce, dénuée de toutes péripéties secondaires, de tous développements psychologiques, de tous messages sur la solitude des êtres, de toutes afféteries de jeu et de mise en scène, offre l’essentiel d’un ordinaire de la vie humaine. Ce pourrait être une nouvelle approche de ce qu’on a appelé dans les années soixante-dix, le théâtre du quotidien, mais sans l’aspect naturaliste de celui-ci, ou d’un théâtre intime (2), sans les principes de la confession, de la rétrospection, de la mise à nu de l’inexprimé qui laissent sous-entendre le socle psychanalytique des relations humaines. Ce qui est intéressant et singulier, à mon sens, dans la proposition de Maussion et Mongin, ce n’est justement pas de mettre au jour les rouages d’un réel social et humain, mais de faire sentir, de faire jouer le vide, l’espace qui existe entre soi et les autres. Sandrine et son voisin adhèrent avec enthousiasme à leurs métiers respectifs. Elle va énergiquement à son usine de tri, échange avec plaisir avec sa collègue, converse avec envie et maladresse avec son voisin. Celui-ci décrit volontiers les caractéristiques de son boulot, la vie avec ses enfants et cherche naturellement le contact avec sa voisine.
Toutefois, rien ne se construit, les diverses approches que le jeune homme fait envers Sandrine et les réponses, certes parfois hésitantes, qu’elle lui donne en retour, ne parviennent à établir une relation. Tout s’efface lorsque la parole s’épuise et que le corps n’est plus en présence. A chaque rencontre, la relation recommence, jamais elle n’évolue, ne gagne du terrain, ne s’ancre dans une mémoire, ne prend racine dans l’espace du corps et du sentiment, tout existe dans le temps où la rencontre a lieu comme par pure consommation de celle-ci.
Grâce à sa radicalité esthétique – l’économie du jeu, des gestes et des actions répond à l’épure des dialogues -, le spectacle nous fait apparaître un entre-deux. C’est-à-dire ce qui existe entre les personnages, le vide. Ce n’est pas un théâtre qui crée un espace du lien, de l’épreuve initiatique ou de la quête mais un espace du vide ordinaire. Et de cela les émotions du spectateur naissent.
Pourtant, tout n’est pas si « ordinaire » dans le projet de Maussion et Mongin, sinon l’héritage du naturalisme serait trop présent. Or, quelque chose est en mouvement, évolue au fil de la pièce : le psychisme de Sandrine, et cela indépendamment de l’action. Ce n’est pas l’action qui engendre un état mental particulier, mais l’état mental qui s’impose brutalement dans le vide que laisse l’action et compose un espace hors contexte, un espace autre : celui du récit d’apocalypse de Sandrine.

Tout dénote dans ce travail un talent. Le jeu de Lise Maussion adopte un phrasé caractéristique d’une finesse et d’une créativité maîtrisée et celui de Damien Mongin est précis, délicat et charnel. La mise en scène ne cède jamais à la facilité scénique de certaines formes qui séduisent actuellement sur les scènes (énergie forcée, fausse désinvolture du jeu et sobriété des moyens) mais prend le risque de l’austérité, sans garde-fou.




1. Baal de Bertold Brecht, mise en scène par Sylvain Creuzevault, Cie D’Ores et déjà, au Théâtre national de l’Odéon, en octobre 2007.
2. Plus récemment mis en perspective par Jean-Pierre Sarrazac in Théâtres intimes, éd. Acte Sud, 1989, Arles.

> Sandrine ou la destinée d’une trieuse de verre, de et avec Damien Mongin/Lise Maussion. Cie Pôle Nord, du 4 au 29 mai au Théâtre-Studio d'Alfortville.



Crédits photos :

Pascale GATEAU
à visiter
http://www.theatre-studio.com/
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