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ENTRETIEN
Danse avec les singes
La dernière pièce de Jacques Bonnaffé au Théâtre de la Bastille
Jacques BONNAFFÉ

date de publication : 02/09/2011 // 11897 signes

Le spectacle de rentrée au Théâtre de la Bastille, Nature aime à se cacher, se présente comme un duo parlé dansé, mené par Jacques Bonnaffé et Jonas Chéreau. Un spectacle dense et jubilatoire où l’acteur et le jeune danseur jouent tantôt à l’homme, tantôt à l’animal, se singent dans une éloquente perméabilité des rôles.

L’excellent Sujets à vif proposé cet été à Avignon laisse augurer du meilleur pour ce spectacle de rentrée au Théâtre de la Bastille. Au départ, Jacques Bonnaffé découvre deux textes de l’écrivain poète et enseignant Jean-Claude Bailly, deux courts essais inspirés des peintures de Gilles Aillaud, à la fois modestes et brillants, érudits et drôles, sur le rapport des hommes et des animaux, des singes en particulier (1). Un poème didactique et un récit qui déconstruisent ce rapport de sachant que l’homme entretient avec son environnement et apprennent à redécouvrir – sans aucune complaisance ni mièvrerie – ce qui dans le règne animal nous échappe, nous dépasse. A mi-chemin, Nature aime à se cacher se présente comme un duo parlé dansé, mené par Jacques Bonnaffé et Jonas Chéreau sur un plateau nu, habillé seulement d’un faux palmier et d’une rallonge électrique dans le jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph d’Avignon. Un spectacle dense et jubilatoire où l’acteur et le jeune danseur jouent tantôt à l’homme, tantôt à l’animal, se singent dans une éloquente perméabilité des rôles. A l’arrivée, le dispositif scénique, à la Bastille, devrait être plus élaboré – et le spectacle sensiblement plus long : une heure. Mais il restera ce texte réassemblé par Bonnaffé : succession d’aphorismes fulgurants, d’anecdotes et d’observations simples, de pensées d’apparence légère avec lesquelles s’amuse le duo, dans un jeu de mimétisme et de contrepieds avec le sens qui maintient le spectacle dans une perpétuelle polysémie. Propos autour d’un travail à ne pas manquer recueillis au début de l’été avec Jacques Bonnaffé, autour de ce nouveau pari, mais aussi sur le théâtre tel que l’envisage cet acteur au parcours singulier, infatigable porteur de textes à la fois rares et accessibles comme ceux de Jean-Pierre Verheggen qu’il fait briller dans L’Oral et Hardi dont le succès se perpétuera cette année (2).


Quel désir vous a conduit à porter les textes de Bailly à la scène ?
Jacques Bonnaffé : « Le propos essentiel dans ces deux textes, c’est de repérer que les animaux sont autres, autres que ce que nous enseignent nos habitudes et nos conventions doctes. Ces thèmes-là, plus ou moins reliés à l’écologie, sont porteurs ces dernières années. En témoigne le dernier bouquin de Derrida. A ce sujet, je voulais porter parole, porter témoignage. En fait, je suis rentré dans une période rousseauiste. En ce moment, le Rousseauisme traverse tous mes spectacles. Et je me pose la question de l’écologie, à savoir si elle passe par la politique ou par autre chose.

Et pourquoi ce livre en particulier ?
J. B. : « Ce bouquin est clair. Il est décontracté par rapport à son grand savoir, à sa grande érudition. Il en devient très intéressant. Bailly a d’énormes responsabilités et des charges universitaires, mais il ne se veut pas éminent comme tant de vigies qui fonctionnent comme des organismes de communication. De Bailly je me dis comme de Rousseau, qu’il est précis alors que nous sommes “général”. L’intellectuel, aujourd’hui, on a l’impression qu’il se doit de dire des généralités.

Votre parcours est ponctué de rencontres avec des auteurs peu connus que vous rendez accessibles, dans la veine d’un théâtre à la fois exigeant et populaire...
J. B. : « Etre érudit et populaire, c’est notre grande aventure. Mais quand je parle de théâtre populaire, je ne dis que des conneries. J’étais allé à une réunion sur ce thème au Théâtre de la Bastille où Sobel avait dit que le vrai théâtre populaire c’est Sarkozy qui le fait avec son sens de la dramaturgie. Aujourd’hui, il est difficile de parler de théâtre populaire, mais il faut garder le cap et être attentif. Tenir le cap même si on ne sait pas très bien où l’on va. On est trop focalisé sur la question de la décentralisation (qui reste à faire) et sur Jean Vilar. Mais il reste des gens comme Hourdin qui réalimentent les jeunes gens. En réalité, le théâtre populaire, il faut le faire et pas le dire. Dès que l'on déclare : “ Je fais du théâtre populaire ” c'est comme un aveu d’impuissance. Et en même temps, les textes coupés de cette pulsion me paraissent dangereux.

Fabrice Lucchini, autre inlassable porteur de textes, critique la secte d’Avignon, son snobisme et regrette qu’on ne programme pas de grands textes au Festival.
J. B. : « Il faut faire attention à ce que l’anarchisme de droite ne devienne pas un anarchisme d’extrême droite. Là où Lucchini n’est pas ouvrier, c’est qu’il n’est pas généreux. Il n’a pas porté parole à des endroits où il aurait dû pourtant le faire, simplement parce qu’il ne voulait pas effectuer des soldes sur son cachet. En retour de quoi, il n’est pas dans le théâtre public. Mais s’il n’y est pas, c’est à lui de se poser des questions. Et puis, il y a toujours eu à Avignon, l’envie de représenter ce que la France a de plus classique, surtout qu’on est en période de gloire nationale – le 14 juillet passe par là. Il y a quelques années, le maire d’Avignon, qui n’était pas de droite, s’étonnait même que Mireille Mathieu n’ait pas chanté dans la Cour d’honneur. Malgré les apparences, la France n’est pourtant pas nichée dans ses spécialités et doit faire autre chose que ce qu’elle fait traditionnellement. On n’a pas le droit de faire ça aux enfants. Par exemple, Arles, par les bienfaits du festival de photographie, échappe à ses seules déterminations taurines et touristiques. Et même si les gens du populaire n’y vont pas, au moins, Arles s’enrichit d’une autre réputation. C’est souvent un problème en province : il y a pas mal d’endroits où l'on se dit qu'il faut y regarder à deux fois. Mais ce n’est pas parce qu’on est spécialiste du berlingot, qu’il faut faire du berlingot. La tradition, il faut jouer avec.

Pour en revenir au spectacle, ce texte parle de notre rapport à l’animal, mais il multiplie également les échappées poétiques et s’aventure à réfléchir sur le théâtre et la danse.
J. B. : « Ce texte est poétique. Le poétique, en quelque sorte, le domaine du poétique, c’est la réflexion, un miroir, un miroitement Le poétique doit nous faire prendre conscience par le spectacle. C’est-à-dire que lorsqu’une image est déformée, elle change de sens, elle multiplie les sens, il n’y  a pas de question et on essaie d’entendre la polysémie. Mais là où je m’interroge toujours : c’est « Peut-on être polysémique avec un texte intelligent ? ». C’est ma question. En même temps, ce texte permet de glisser dans la drôlerie. Par exemple, par deux fois Bailly écrit espace à la place d’espèce. C’est aussi la question des mots qui se singent entre eux, les mots qui se sont repris et qui ont changé d’apparence. Bailly aime beaucoup la littérature et la possibilité incroyable de l’usage des mots. C’est à la charge de l’acteur d’éviter de laisser ça invisible et banal. Jouer de la répétition et de la danse éventuelle dans la répétition dans les lignes de la langue – c’est un peu difficile à décrire ce chemin musical de la langue. Mais si je veux justifier d’une compétence à dire un texte à haute voix, je dois savoir faire danser la langue, savoir jouer de mon instrument. Et on me pardonnera les approximations et les excès.

Comment s’est passée la rencontre avec Jonas Chéreau ?
J. B. : « Il y avait d’un côté la tentation d’une complicité et de l’autre la nécessité de trouver quelqu’un de neuf. Le tête à tête avec un mec de 27 berges que je ne connais pas, en théâtre ça a pu m’arriver, mais là c’est nouveau. J’ai rencontré plusieurs danseurs, ça pouvait être un homme, une femme, quelqu’un de très dansant, d’une autre couleur que moi. En fait, je voulais surtout quelqu’un de jeune. Une des choses propres à cet âge, c’est que l'on est plus proche d'un primate à long bras que de l’homme. Et Jonas a ce côté animal, avec des réactions à vif.

Comment travaillez-vous ensemble ?
J. B. : « Disons que pour Jonas, je suis son despote éclairé. Sur scène, on est un tyran parce qu’on veut toujours le résultat. Et le théâtre, je sais faire. Tandis que sur la danse, je dis peut-être des énormités. Des tentatives, je sais pas ce que je vais garder, mais je suis capable dans ma tête de faire une planche comme un dessinateur avec ses croquis. Personnellement, je n’ai pas besoin d’être à fond pour trouver. J’aime bien folâtrer. Je ne suis pas déconcentré quand je travaille, mais je n’aime pas être à fond pendant les répétitions, alors que plus jeune, l’acteur, il cherche à rentrer dans l’état. »


1. Le visible est le caché de Jean Christophe Bailly, édité chez Le Promeneur, éditions de La Maison de la Chasse & de la Nature.

2. L’Oral et Hardi, à Annecy du 10 au 12 janvier, à Lussas, le 15 janvier, à Angoulême le 14 février, à Aubervilliers du 8 au 10 mars, à Chartres le 15 mars, à St-Etienne les 26 et 27 avril 2012.


Propos recueillis par Eric Demey.


> Nature aime à se cacher, une proposition de Jacques Bonnaffé d’après des textes de Jean-Christophe Bailly, du 13 au 18 septembre au Théâtre de la Bastille, Paris.

Crédits photos:
Christophe Raynaud de Lage, Avignon.

Eric Demey
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Le site du Théâtre de la Bastille
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