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COMPTE RENDU
Les univers parallèles de Joris Mathieu
Urbik / Orbik en tournée
Joris MATHIEU

date de publication : 09/02/2012 // 9659 signes

Avec Urbik / Orbik, à la ville comme à l’univers, Joris Mathieu poursuit un travail de représentation humaine en trompe-l’½il incarné par les chambres obsessionnelles du Bardo. Son théâtre optique s’inspire ici de l’univers macabre et paranoïaque, mélancolique et hypnotique, de Philip K. Dick.

C’est l’image diaphane de la sœur jumelle de Philip K. Dick, décédée au berceau, qui accueille le public. Tel un spectre bienveillant apparaissant sur le rideau de la scène, une « madame loyal » un tantinet funeste, elle rassure le spectateur, le réconforte dans le parcours visuel et narratif qui l’attend. Son discours empathique semblant s’adresser directement à chaque personne présente et ses formes d’hologramme fantomatique sont loin d’être les seuls points communs avec l’univers confiné et mystique que le metteur en scène Joris Mathieu et sa compagnie Haut et Court avait mis sur pied pour Le Bardo. Mais ici, le parcours déambulatoire visitant sous formes de chambres les méandres reliant la vie et la mort selon la tradition tibétaine a laissé la place à une expression plus frontale, plus scénique, constituant donc une nouvelle étape de travail, après la proposition plus hybride (plateau ouvert au public, occupation de deux espaces opposés) de la création précédente, Au Revoir Monsieur Sarapis.
 

L’entre-deux-mondes fluctuant de Philip K. Dick

Malgré tout, le choix scénographique majeur – en l’occurrence celui de cette arche blanche enserrant la scène comme un cadre solennel, semblant la réduire comme au travers d’un prisme distancié – contribue à maintenir ce rapport privilégié à l’individu-spectateur, à la subjectivité de ses émotions propres chère à Joris Mathieu. Autre élément de continuité, celui du choix de creuser encore davantage un univers littéraire bien particulier. 



Philip K. Dick, réalités et fictions - part 2 par Philip K. Dick, réalités et fictions. Extrait d’une conférence de Jérémy Zucchi. 

Après avoir construit sur les écrits d’Antoine Volodine (Des Anges MineursLe Bardo), c’est désormais l’entre-deux-mondes fluctuant de l’auteur SF américain Philip K. Dick qui continue d’être convoqué – la nouvelle Ce que disent les morts avait déjà inspiré Au revoir monsieur SarapisUrbik / Orbik, à la ville comme à l’universs’inspire donc grandement de son roman culte Ubik. Le questionnement récurrent de Philip K. Dick sur l’illusion de la vie (et de la mort) s’y retrouve à travers les lignes de fuites de la pièce, ses évasions tronquées, ses peines d’enfermement ou d’errance, ses univers parallèles dont les jeux d’apparition/disparition des comédiens sur scène contribuent à ébaucher la mécanique cosmique. 


Des « micro-mondes » virtuels

Condamnés par les gouvernants d’une civilisation humaine au bord du chaos pour avoir voulu créer des « micro-mondes » virtuels échappant à la réalité, Maury, Phil et sa compagne Pris se retrouvent eux-mêmes incarcérés dans des « cellules » relatives (un assignement à résidence avec programme de redressement moral pour l’un, une cuve de semi-vie pour l’autre, un dédoublement hologramme pour la dernière) dont ils nous font partager les contours autant désabusés que flous. Dès lors, dans cette existence atrophiée, où se situent les limites de la réalité (et celles d’une non-réalité en forme de délire psychotique) ? Où se situent les limites d’une vie recluse (et celles d’une certaine mort sociale) ? Est-ce cette arche blanche, sous nos yeux, qui en spécifie le cadre ? Ne suis-je pas moi-même, spectateur, emprisonné dans un même cadre, que quelqu’un d’autre a créé, que quelqu’un d’autre regarde ? Les questions que suscitent cette pièce sont nombreuses. Elles défilent d’autant mieux dans notre esprit que le ton de la pièce est monocorde, glacial. Grâce aux jeux d’illusions d’optique du théâtre de Joris Mathieu, les acteurs (présents sur la scène, ou sur un autre plateau dont l’image est réfléchie par une série de miroirs en temps réel) semblent divaguer dans ce même entre-deux, dialoguant en flottant autour de chaises tournantes ou se livrant à des monologues cryptiques dans des dimensions d’images changeantes, errant au milieu de nappes gazeuses psychédéliques.

 
Un propos glacial et hypnotique

Tout ici pousse à l’hypnose. La dimension visuelle, instable dans la lente dilution de ses tableaux, mais aussi la dimension sonore dans son flux d’impulsions, de dialogues, de musiques fixant les mêmes tonalités. Une hypnose bien entendu paranoïaque, mais surtout mélancolique que Joris Mathieu a tenu à isoler dans l’œuvre de Philip K. Dick, dont s’est inspiré l’écrivain Lorris Murail pour écrire le roman inédit servant de matrice directe à la pièce (Joris Mathieu et la compagnie Haut et Court avait déjà travaillé avec Lorris Murail sur La Méthode Albanaise à leurs débuts en 1999), au détriment des poussées névrotiques plus brutales de l’auteur américain. « Je voulais surtout me référer au côté très mélancolique de l’œuvre de Philip K. Dick, précise-t-il. Eviter toute forme de catharsis. Le propos est donc glacial, en lien avec cette déshumanisation progressive de l’humain. Je voulais aussi mettre en avant le côté hypnotique de ses écrits. » En l’occurrence, ce côté hypnotique semble ici rythmé par la récurrence à cette fin du monde annoncée par la pièce et par ses personnages. Inarrêtable. Incontournable. Si ce n’est par le truchement de ces « micros-mondes », dont on ne perçoit plus que la dimension chimérique.
 

L’étrange résonance de notre société au quotidien

Urbik / Orbik déclenche une autre étrange résonance. Celle de notre société au quotidien, celle de cette « crise » qui la taraude. Et si ces « micros-mondes » n’étaient destinés qu’aux plus privilégiés telles les fameuses « niches fiscales » ? Et si ces personnages figés dans leur abattement, dans cet entre-deux à la fois scénique et virtuel, n’étaient rien d’autres que des soldats perdus de cette « classe moyenne », vide de sens et d’expressivité, inapte à la rébellion sociale et ayant déjà accepté son sort ? Tout comme les acteurs sur scène, ne sommes-nous pas nous-mêmes happés par cette sensation du vide, cette attraction du néant, cette fin d’un monde ou plutôt d’un modèle social qui nous semble promise telle la fatalité ? « Comment construire un monde qui ne s’effondre pas deux jours après ? », interroge le personnage de Phil en guise d’épilogue, tandis que tout semble s’éteindre en lui et alentours. Le théâtre optique de Joris Mathieu, vitrine de tant de désillusions, ne peut détenir la réponse. Mais en continuant d’élaborer une forme théâtrale innovante, capable de refléter la nature humaine au propre et au figuré, et transportant pour cela le public dans une expérience subjective de déstabilisation, il entretient la flamme de cette réflexion.


> Urbik / Orbik, à la ville comme à l’univers, mise en scène de Joris Mathieu, jusqu’au 18 février au Monfort, à Paris (01 56 08 33 88) ; le 23 février à L’Arc, au Creusot (03 85 55 13 11) ; le 2 mars à la Maison des Arts de Thonon-les-Bains (04 50 71 39 47) ; les 8 et 9 mars à L’Hexagone de Meylan (04 76 90 00 45) ; du 19 au 21 mars au Lieu Unique à Nantes (02 40 12 14 34) ; du 3 au 5 avril à la Comédie de Saint-Etienne (04 77 25 14 14) ; du 24 au 28 avril aux Subsistances à Lyon (04 78 39 10 02).

A lire, dans le dernier numéro de Mouvement : « A la rencontre des multivers », dialogue entre Joris Mathieu et l’astrophysicien Jean-Philippe Uzan. Mouvement n° 62, 9 €, en kiosque, ou à commander sur Internet.

Crédits photo : Siegfried Marque.

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