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COMPTE RENDU
Fragments et inachevés au Vrak festival
3e édition du festival bruxellois

date de publication : 14/02/2012 // 10504 signes

A Bruxelles, le Théâtre de L’L soutient à l’année des artistes aux recherches et aux domaines hétéroclites. Petite vitrine de cette diversité, le Vrak festival présentait début février certaines étapes de travail.

Etape, chantier, work in progress… Dans ce que les professionnels et de plus en plus de spectateurs peuvent voir de la création contemporaine, le « fini » se fait rare. Accueillant en résidence une trentaine d’artistes, le théâtre de L’L à Bruxelles en a fait son credo en étant à la fois lieu de recherche et vitrine, notamment avec le Vrak festival. Et si l’édition 2012 de celui-ci semble être la dernière – le théâtre et sa petite équipe préférant distiller leur énergie (et leur budget !) sur l’année et à l’ensemble des artistes résidents – elle montrait encore pendant quelques jours plusieurs spectacles et beaucoup de présentations de résidences en cours.

L’in-fini et au-delà
Dans la conception d’un spectacle, les étapes sont pré-dessinées, semblables à celles d’un marathon, ou comme le montrent Antoine Defoort, Halory Goerger et Julien Fournet, à un jeu de l’oie. Après l’idée et les essais viennent les dossiers, les recherches d’argent et de diffuseurs. Dès lors que l’on commence à présenter des étapes de travail, se pose une lancinante question : quand sait-on que c’est fini ? Dans Ubernatürliche pizza, de Natacha Nicora et Maxime Bodson, la réponse est (trop ?) simple : le spectacle s’achève en même temps que la pizza, quand tout est cuit, les clichés épuisés et les dérapages opérés. Ailleurs, la question est plus sensible.
Lorsque Karelle Ménine présente Galimatias, ce n’est que par le biais d’une prise de parole introduisant la représentation qu’elle affirme le statut inachevé de son œuvre. En effet, cette pièce s’intéressant à l’évolution et aux multiples pratiques de l’écoute radiophonique, d’émissions ponctuelles en flot continu, donne à voir une mise en scène soignée, ainsi qu’une grande maîtrise des articulations reliant les différents moments de la représentation. Usant de multiples accessoires, Karelle Ménine, accompagnée de Anja Tillberg, amène le spectateur tant sur les pas de Madame B., pour qui la radio fait office de compagnon au quotidien, que dans les derniers instants d’un condamné à mort. Nulle esthétique de l’inachevé, nulle fausse note : seuls les éléments historiques et artistiques livrés avant le « lever de rideau » nous rappellent le statut de l’œuvre. Avant une autre représentation de travail en cours, Oasis provisoire, Karelle Ménine avait affirmé : « J’ai l’impression que le travail n’est jamais achevé. Je ne crois pas en l’achèvement. »



Représenter la représentation
Casser l’artifice de la représentation, c’est aussi ce que tente Beata Szparagowska. Photographiant pendant deux ans les autres résidents de L’L, elle exposait au Vrak des images à la fois introspectives et démystificatrices. L’artiste est-il au travail lorsqu’il sirote un café sur une terrasse ou marche sur une rambarde à genoux avec une cagoule ? Où s’arrête et commence la préparation du spectacle ?
Clément Thirion, avec [kakosmos] (as we get atomized...) place l’esthétique du travail en devenir au cœur même de son travail. Ainsi, dès l’entrée des spectateurs dans la salle, les artistes nous saluent, souriants, aident au placement du public, puis livrent l’idée qui est à l’origine de la création dans un exposé tout à fait confus (en l’occurrence, une divagation ayant pour point de départ l’apparition du biface). D’apartés en réajustements, le spectacle se construit ensuite comme une réflexion partagée sur le devenir de cette création, Clément Thirion se jouant du quatrième mur de manière abrupte, lorsqu’il se place dans le public pour évaluer sa partenaire ou achève la représentation en proposant des gaufrettes. De la même manière, il invite le public à imaginer certains éléments, des lumières manquantes ou de liens inexistants. Affirmant un goût certain pour l’absurde et l’irrévérence, il offre 40 minutes de digressions historiques, scientifiques et personnelles, autant de considérations qui évoquent les spectacles improvisés des enfants lorsqu’ils demandent à l’audience d’imaginer ce que cela donnerait « pour de vrai ».



Atmosphères
A l’opposé de ce parti pris, le performer, scénographe et metteur en scène Kevin Trappeniers travaille la scène comme un « paysage » et non comme le lieu de présentation d’un objet « spectacle ». Dans une atmosphère sombre, personnages et lumières sont autant d’éléments d’une scène englobante et sans histoire affichée.
De même, la création d’Emmanuel Eggermont, intitulée Vorspiel, donne à voir une œuvre relativement abstraite dans l’enchaînement des séquences qui la composent, comme de leurs contenus. Alors que deux danseurs prennent la mesure de la scène et des éléments qui la jalonnent dans des déplacements souvent géométriques, un violoniste et vocaliste livre des performances musicales d’une grande virtuosité, chaque interprète affirmant une certaine autonomie. Cet aspect fragmentaire place le spectateur dans l’incapacité d’évaluer le degré de réalisation de la pièce. Elle pourrait tout aussi bien ne jamais s’arrêter, l’absence de liens effectifs entre les scènes permettant une infinité de combinaisons, et conférant un sentiment d’éternel recommencement.



Multiplier les points de vue
Cette question du lien a été abordée frontalement par Aude Lachaise dans un diptyque d’une vingtaine de minutes. L’artiste nous présente d’abord, à la deuxième personne du singulier, la figure de « l’indien nul ». Cet indien ne sait pas marcher sur les feuilles sans faire de bruit, ni tirer à l’arc, son scalp n’a aucune valeur – et pour cause, il est chauve – et quand il se perd enfin, on finit toujours par le retrouver. Le spectateur pourrait s’amuser à voir dans cette allégorie la figure de l’artiste contemporain qui, affranchi du poids du rôle de « faiseur de Beau » que lui conférait la tradition moderne, ne parvient pas à trouver sa place entre l’affirmation du « je » et la satisfaction des attentes du public. Le deuxième volet de la représentation montre une conversation plutôt amusante et légère entre deux personnes se crêpant le chignon sur un ton répétitif. La pomme de discorde n’est autre que l’absence de lien entre les deux tableaux, l’une affirmant qu’il n’y en a pas, l’autre répondant qu’elle n’est peut-être pas capable de le saisir. Ce n’est qu’à la suite de l’intervention d’une tierce personne – le consensus – que les protagonistes finissent par faire état de groupe. Cette création a le mérite de résumer à merveille le moment de l’après-spectacle, quand le spectateur devient acteur de sa propre pensée en la confrontant à d’autres subjectivités, cherchant par là même à étayer comme à multiplier ses points de vue. Ainsi que nous le livre Aude Lachaise dans les dernières minutes de son spectacle, il s’agit avant tout de montrer que l’on peut-être « solidaires dans l’adversité ».

Pour ou contre ?
Ces partis pris n’ont pas manqué de provoquer des réactions tant enthousiastes qu’ulcérées à la suite des représentations. La question de la fluidité des pièces, de ces fameuses « longueurs » ou « densités », a été maintes fois débattue dans les différents lieux accueillant les spectateurs, entre deux créations, ramenant toujours in fine à la problématique de la « maîtrise du temps ». Dans le cadre d’un festival essentiellement dédié aux créations inachevées, comment apprécier le degré d’intentionnalité de l’artiste ? Et de la même manière, le public a-t-il pour mission implicite d’évaluer, de tester la validité des écritures en vue de les réajuster pour leur achèvement prochain ? Il faut se réjouir de ces divergences d’opinion. Car une des fonctions premières de la création n’est-elle pas de faire bondir de colère ou transporter l’esprit, bref, de (faire) réfléchir ses contemporains ?

Le Vrak festival s’est tenu du 9 au 12 février à Bruxelles.


Crédits photos :
Une : Beata Szparagowska. Crédit : Beata Szparagowska.
Article : Kevin Trappeniers 1. Crédit : Lander Kennis.

Anthoni Dominguez et Pascaline Vallée
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