ÉDITO / CHRONIQUE Marseille-Provence 2013, pour quel eldorado ? Editorial, par Fred Kahn MARSEILLE-PROVENCE 2013
date de publication : 30/01/2012 // 10289 signes
L’avant-programme de Marseille-Provence 2013 vient d’être dévoilé. Un rêve enchanteur ! On nous promet la métamorphose de Marseille et de sa région en un phare de créativité et de festivité illuminant toute l’euroméditerranée ! Mais au fait, à quel projet de cité ce « récit » participe-t-il ?
Pour ceux qui ne le sauraient pas encore Marseille-Provence sera Capitale européenne de la culture en 2013. Dévoilé en grandes pompes le 19 janvier, l’avant-programme, véritable bible de plus de 200 pages, présente pas moins de 500 manifestations et événements ! Quel que soit votre genre de prédilection, du plus contemporain au plus classique, que vous soyez attiré par les cadres de représentation traditionnels ou désireux de vous perdre dans des formes de monstration plus insolites, MP 2013 aura quelque chose à vous proposer. Dix millions de visiteurs sont espérés ! Pour embarquer tout ce joli monde, il a fallu construire un paquebot assez gigantesque : une équipe de 51 équivalents temps plein avec un budget d’environs 90 millions d’euros (30 millions pour fonctionnement et 60 millions sur l’artistique) (1). Ajoutons 600 millions d’investissements publics (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Centre régional de la Méditerranée, Frac, Palais Longchamp, Friche la Belle de Mai…). Ça ne plaisante pas !
Une vision satirique de Marseille-Provence 2013
Bien sûr, la plus grande partie de ces chantiers était déjà programmée avant MP 2013, mais il n’empêche, sans la capitale européenne de la culture, tous ces équipements n’auraient certainement pas vu le jour aussi vite.
Hisser Marseille dans le Top 20 des métropoles européennes
Contrairement au Concordia, les risques de naufrage total semblent minimes. A l’image du capitaine Jean-François Chougnet (commissaire général de l’Année du Brésil en France, en 2005, puis directeur du musée Berardo de Lisbonne) et de son second Ulrisch Fush (qui a déjà codirigé Linz Capitale européenne de la culture en 2009), l’équipage de MP 2013 connaît suffisamment les règles de navigation dans les mers de la production artistique internationale pour ne pas commettre d’erreur de pilotage irréparable. Donc, très probablement, cette capitale européenne de la culture arrivera, comme toutes les autres avant elle, plus ou moins à bon port. On nous promet même une traversée en première classe pour tout le monde. Pourtant, on part de très loin. Pourquoi Marseille a-t-elle gagné le titre de Capitale européenne de la culture devant Bordeaux ou Toulouse ? Parce que cette métropole en avait le plus besoin. Elle est pauvre, sale, mal foutue, bordélique… Peu visible sur la scène internationale. Cet atypisme la rend unique et fascinante, mais génère aussi beaucoup de frustration et de souffrance. La Cité phocéenne compte parmi les villes de France où les indicateurs économiques et sociaux sont les plus bas. Personne ne peut nier la nécessité de changement. Mais pour quel eldorado ? La Chambre de Commerce et d’Industrie annonce clairement la couleur : MP 2013 participe d’une stratégie visant à hisser Marseille dans le Top 20 des métropoles européennes. Au risque de vendre une ville qui n’existe pas ?
Un territoire dispersé, atomisé, mais foisonnant et singulier
On rêve donc d’unifier Marseille et sa région et de métamorphoser ce territoire en un phare de créativité et de festivité illuminant toute l’euroméditerranée. Un inoubliable rendez-vous des civilisations entre les deux rives de la Méditerranée. L’exercice promotionnel rend sans doute inévitable cette glose lénifiante et consensuelle. D’ailleurs, la programmation revendique sa construction sous forme de « récit » (avec trois épisodes). Attention cependant, la fiction, au lieu d’éclairer le réel, pourrait nous plonger toujours plus dans le déni de réalité. En tout cas, on ne peut pas transformer le réel en le niant. La manière dont s’est construite la Capitale européenne de la culture est à ce titre emblématique. En art contemporain, dans les arts de la rue, en cirque, en théâtre, en danse, en musique, dans les arts numériques, dans le domaine de la pensée et de la recherche, ce territoire est particulièrement dispersé, atomisé, mais foisonnant et singulier. L’équipe de MP 2013 a certes puisé dans ce vivier, a impulsé quelques synergies, mais a-t-elle vraiment cherché à faire fructifier au maximum cette alchimie paradoxale ? A la décharge des organisateurs, la pression événementielle est très pesante et profondément antinomique avec une véritable démarche de structuration culturelle. La gouvernance politique du projet (les collectivités territoriales apportent les deux tiers du financement) devrait être garante de cette dimension. Mais, de ce côté-là, la vacance est telle que, excepté quelques bâtons dans les roues, MP 2013 se retrouve, pour 2012 et 2013, quasiment en situation de délégation de la politique d’action culturelle du territoire. Tout cela ne présage rien de bon pour 2014.
Quel ancrage réel sur un territoire aussi vaste ?
Alors, au-delà de l’affichage alléchant de certains projets, quelles seront véritablement les conditions de production et avec quel ancrage réel sur un territoire aussi vaste ? N’oublions pas en effet que la fête promise concerne pratiquement tout le département des Bouches-du-Rhône (d’Arles à La Ciotat, en passant bien sûr par Marseille et par Aix). C’est la première fois que les sept intercommunalités de l’air métropolitaine, qui d’habitude se déchirent, sont réunies autour d’un même projet. Certes, chacun essaye de tirer la couverture à lui, mais au moins, à l’intérieur d’un semblant d’espace commun. C’est déjà ça. Mais une telle échelle d’intervention complique sensiblement le travail de MP 2013. L’éparpillement des financements génère de la frustration. Beaucoup d’artistes et d’opérateurs se sentent instrumentalisés. Les démarches intermédiaires se disent lésées par rapport aux institutions culturelles qui, elles-mêmes, s’estiment sous-financées au regard de l’ampleur du défi. Et puis, il y a tous ceux qui n’ont rien. Tous ceux qui préparent le Off et le Out. Tous ceux qui (sincèrement ou parce qu’ils sont vexés d’être laissés sur la touche) dénoncent ces « Grands Evénements » taillés sur mesure pour les gros opérateurs.
Une quête de divertissement et d’excitation
En fait, l’interrogation essentielle concerne la portée politique de cette manifestation. A quel projet de Cité cet événement participe-t-il ? Malgré toute la bonne volonté de l’équipe et peut-être « à l’insu de son plein gré », MP 2013 n’est-il pas un instrument au service d’un pouvoir peu enclin à résorber les fractures qu’elles soient culturelles, économiques, sociales, urbaines ? Une chose est sûre, entre la communication de l’équipe municipale qui annonce que Marseille « accélère » et ceux qui désespèrent de s’enfoncer toujours plus dans la misère, le fossé ne cesse de se creuser.
Pour le reste, ne jouons pas les innocents. Les promesses d’enchantement flattent nos aspirations à l’idéal et à la transcendance. Et ce d’autant plus dans une période où nous semblons bien incapables de nous élever ? Tous ces beaux discours, toute cette énergie dépensée, participent peut-être d’un leurre bien commode nous permettant de masquer une vérité peu glorieuse : la culture (à laquelle nous participons) répond aujourd’hui largement à une quête de divertissement et d’excitation. Qui voudrait réellement d’une Capitale lucide, modeste ou, pire encore, déceptive ?En attendant, en In, en Off ou en Out, pratiquement personne dans la région n’échappera à l’événement. A moins de « Quitter Marseille en 2013 », un projet décalé, très poétique, proposé par la compagnie l’Art de Vivre… Mais qui n’a pas été labellisé.
1. Initialement le budget artistique devait concerner un processus de production 2009-2013, mais les financements ont été presque exclusivement concentrés sur l’année 2013. Une réserve était même promise pour la pérennisation de certaines démarches, en 2014, ce n’est plus d’actualité.
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