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PORTRAIT
A contre-jour : Odile Duboc et Vincent Druguet
Mort d’une chorégraphe et d’un danseur des possibles

date de publication : 28/04/2010 // 8282 signes

Il pourrait ne pas sembler un hasard qu’Odile Duboc, cette chorégraphe, et Vincent Druguet, cet interprète, se soient donné rendez-vous en ultime équipée. Tant celle-là fut la chorégraphe de l’ouverture aux possibles de la conception de l’interprète que portait celui-ci.

« Le regard ouvert à 180°, il s’agit de rester soi-même sans cesser de percevoir le mouvement des autres.
Que regarder une chose ne nous empêche pas de percevoir ce qui l’environne !
Voir plus que ce que l’on regarde.
Ecarter les limites de la scène du monde, éloigner le côté cour du côté jardin, agrandir l’angle dans toute la mesure du possible.
Faire entrer la lumière et le vent. »
(1)
Odile Duboc, qu’une maladie méchante vient d’emporter, à 69 ans, avait baptisé sa compagnie Contre Jour (avec Françoise Michel, sa complice de toujours, exceptionnelle créatrice de lumières). On était alors en 1983, la jeune danse contemporaine française brillait de tous ses feux naissants. Mais déjà, Odile Duboc était à contre-jour. Elle, l’Aixoise, la pas parisianiste pour deux sous, préférait au halo trompeur des projecteurs de la renommée la discrétion obstinée qui, depuis les Ateliers de la danse qu’elle dirigeait à Aix-en-Provence, l’envoyait furtivement disséminer ses Fernands dans l’espace public. On ne parlait pas encore de danse in situ. Sans s’inféoder à aucune mode, sans se prétendre abusivement l’héritière de telle ou telle technique, Odile Duboc a creusé son sillon dans la matière même de la danse. Bachelardienne (air, terre, eau, feu), elle a ciselé des inventions délicates dans des pièces au cours subtil, dont Projet de la matière, conçu en 1993 avec Marie-Josée Pillet, offre une sorte de quintessence décomplexée. Le tout premier numéro de Mouvement (8 pages en noir et blanc !) saluait la promesse de cette « danse effractée ».
Du plus intime (le solo Pour tout vous dire, en 2003) au plus ample (Insurrection, en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française) ; des places aixoises au Centre Chorégraphique National de Belfort, dont elle venait de rendre la direction, Odile Duboc s’est immiscée partout où elle pouvait, avec pudeur et générosité. Car engagée, elle n’était pas de ces artistes qui clament haut et fort la culture en danger et le service public menacé, et qui, de retour dans leurs théâtres, démentent dans les actes ce qu’ils ont fait mine de dire la veille. Attentive au geste de l’interprète, ce n’est pas un hasard si beaucoup des danseurs-chorégraphes qui ont marqué l’époque récente (et la marquent encore) ont croisé ses aventures chorégraphiques. Quelle gabegie, alors, que les ignares du ministère de la Culture et de la Communication n’aient jamais penser lui confier la direction d’un grand lieu de formation tel que le Centre national de danse contemporaine d’Angers. Une explication ? Aux questions de Rosita Boisseau, dans le volumineux Panorama de la danse contemporaine (2), Odile Duboc pointe « le populisme » comme étant « le tabou ultime dans un spectacle ». Rédhibitoire ? Mais surtout : à la question « Quel sens donnez-vous à votre activité ? », Odile Duboc répond : « Un sens civique parce que artistique et pédagogique. » Tout est dit.
Dans le même entretien, Odile Duboc donne encore sa conception du mouvement absolu : « Ne pas bouger mais danser par la pensée ». Autant dire qu’une fois disparues les ½uvres d’Odile Duboc (mis à part quelques traces vidéographiques, aucun répertoire ne viendra en consigner la pérennité), la pensée d’Odile Duboc danse encore, au présent.



Vincent Druguet, plaque sensible
Un regard critique peut se brouiller profondément au moment d’évoquer Vincent Druguet. Vingt ans durant, il a dansé partout. Auprès d’Odile Duboc. Beaucoup. Et dans quelles pièces ! Mais encore de Georges Appaix, Daniel Larrieu, Nathalie Collantès, Boris Charmatz, Fabrice Ramalingom, Olga de Soto. On n’en cite que quelques-uns. On le fait délibérément en vrac, pagaille qui défie les ordres de notoriété tout autant que les assignations de courants et de styles.
Vincent Druguet était partout, dans cette sorte de nulle part, interdisant sa capture esthétique par quiconque ; ainsi se faisant irremplaçable. Interprète en majuscule : plaque sensible offerte à la croisée des projets, sur laquelle recomposer sa position d’auteur de son geste, performateur de lui-même, c’est-à-dire indéfiniment lecteur et interprète du monde et de ses partenaires. S’inventant, poreux, dans le flux.
De façon si triste aujourd’hui, il pourrait ne pas sembler un hasard qu’Odile Duboc, cette chorégraphe, et Vincent Druguet, cet interprète, se soient donné rendez-vous en ultime équipée. Tant celle-là fut la chorégraphe de l’ouverture aux possibles de la conception de l’interprète que portait celui-ci.
Donc infiniment discret, presque en retrait, sans aucun tapage, ni le moindre cabotinage, Vincent Druguet vint à incarner – à l’instar de quelques autres, rares – ce qu’une époque a de partagé, et de plus difficile à désigner, et qui induit cette « irremplaçabalité ». Artiste de la densification de sa présence propre, de la disponibilité aux circulations altérées de l’intelligence sensible, il paraissait au comble de la conscience de la performance autofictionnelle de sa corporéité.
L’extrême sobriété qui s’en détache, sa forme d’évidente épure, tutoient, en fait, dans la mémoire, la plus grande des complexités.
Ici, il faut avouer l’un des plus gênants, entêtants, obsédants, souvenirs de critique. L’un des grands « rôles » du Vincent Druguet des dernières années, fut celui que lui confia Olga de Soto, dans sa pièce Histoire(s). Cette pièce éveillait les couches insondables de la mémoire sensible qui trame, souterrainement, l’histoire de la danse. Essentiellement nourrie de projection d’entretiens audiovisuels avec de très anciens spectateurs de la première du Jeune homme et la mort (1946 à Paris), la chorégraphie y consistait en une orchestration mouvante, sur le plateau, des cadres de projection de ces images. Cela engageant le spectateur d’aujourd’hui dans une mobilité mentale de sa réception, à cent lieues d’une apathie téléphage.
Là, Vincent Druguet faisait donc physiquement peu. Le plus souvent immobile en bord de scène. Sinon occupé à déplacer des écrans, et des cadres, de diverses tailles, à divers endroits du plateau. J’ai vu cette pièce deux fois. A deux moments distincts du combat de Vincent Druguet contre la maladie. La première, il n’en portait encore aucun signe perceptible à l’½il nu. Or c’était le cas à la seconde. Il faut alors l’oser l’écrire : Vincent Druguet n’était plus aussi beau, de ses traits. Il avait cessé d’être l’éternel jeune homme rêvé peuplant un imaginaire de danse.
Je fus alors obligé de constater que mon regard en était affecté, abîmé. Enlaidi, même. Car, frustré par cette dégradation d’une apparence physique, ce regard révélait sa participation à cette dimension obscène, vaguement inavouable, pourtant si commune et sue, que l’on va aussi à la danse pour se régaler à la contemplation de très belles personnes.
Quelques temps plus tard, Vincent Druguet me consacrait un après-midi pour exposer son expérience de confrontation à la maladie en tant que danseur. Je le luis avais demandé. Je ne pouvais plus fuir. Je vomis le modèle idéologique du beau danseur. Mais je vis avec lui. Comme j’ai vécu vingt années avec Vincent Druguet, sans jamais l’avoir rencontré en tête-à-tête véritable qu’à l’occasion de cet entretien. Où là encore, il m’obligea à penser, mettre en crise, dépasser, les cadres de ma culture de danse.
Danseur français des années 80 aux années 2000, Vincent Druguet avait fait de sa personne concrète, à même le corps, l’opérateur général abstrait d’une performativité agissant sur les codes de représentation, dont l’art chorégraphique est la fabrique. Vincent Druguet irremplaçable.


Jean-Marc Adolphe (pour Odile Duboc) et Gérard Mayen (pour Vincent Druguet)

Une cérémonie pour le « dernier voyage » d’Odile Duboc a lieu au crématorium du Père Lachaise, le mardi 4 mai à 14h10.

1. in Pierre Lartigue, Odile Duboc, éditions Armand Colin, 1991.
2. Rosita Boisseau, Panorama de la danse contemporaine, éditions Textuel, 2008.
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