ENTRETIEN La Révolution en marche Entretien avec Olivier Dubois autour de Révolution Olivier DUBOIS
date de publication : 02/11/2009 // 9125 signes
Marcher, c’est risquer de tomber, se reprendre, et insister. Un principe au fort potentiel allégorique qui enclenche Révolution - pièce manifeste de l’interprète et chorégraphe Olivier Dubois, pour un essaim féminin et quinze abeilles « ouvrières d’art ». Les 10 et 11 novembre à la Ménagerie de Verre.
Il se plaçait plein-feux à quatre reprises dans les différents tableaux qui composaient son Faune(s), variation controversée sur le chef d’½uvre mythique de Nijinsky. Olivier Dubois livre cette fois avec Révolution une pièce manifeste de laquelle, pour la première fois, il s’efface. Son cri de résistance sera délégué et choral. Au ch½ur masculin, sportif, et prostitué, qui inaugurait le premier tableau de Faune(s) – via la caméra de Christophe Honoré - , Révolution préfère une masse exclusivement féminine, prise dans la mécanique ancestrale, incessante, et ouvrière d’une marche. Soit un mouvement élémentaire décliné sur trois heures, qui porte dans ses vagues le grondement des luttes passées, et impose une vision de l’art comme acte de récriture et de réinscription. Il la commente ci-dessous, ainsi que son choix de la déclinaison au féminin sur laquelle on l’interroge. Entre autres.
Olivier Dubois : « La question de ma présence sur scène ne s’est pas posée. Il était évident que je resterai à l’extérieur du plateau. Non par besoin d’expérimenter une nouvelle place dans la structure d’un projet – celle de chorégraphe – mais parce que le projet lui-même l’exige : je voulais une ½uvre qui parle de l’acte de résistance. Il ne pouvait donc y avoir que des femmes. Révolution est à la jonction de deux réflexions. La première : la création comme dernier lieu de résistance. Forcément désespérée. La traduction formelle est le principe de la marche… La marche comme mouvement de résistance, avec quinze femmes sur le plateau. La seconde : le corps comme masse ouvrière d’art. Ces femmes font masse au service de l’½uvre. S’est dessiné le cycle suivant : les femmes sont au service de l’½uvre qui, au bout d’un moment, les subliment, et elles redeviennent au service de l’½uvre.
« Pourquoi au féminin ? Parce que c’est aux femmes que j’associe l’acte résistant. Pour de multiples raisons, entre autres, parce que je pense que les femmes portent le monde et le temps. C’est très référencé historiquement : que ce soit les Sabines, les Folles de la Place de Mai… toutes des femmes qui ont pris position contre, de manière pacifique. Je souhaite que cela prenne l’allure d’un grand pèlerinage transhistorique, que la marche donne l’impression d’avoir débuté il y a mille ans, pour cesser, peut-être, dans mille autres années. La façon de tracer le chemin doit être souterraine, et vitale, pour donner l’impression que si leur mouvement s’arrête, tout s’arrête. Il s’agit d’une marche de 2h45. Soit un défi physique important. Face à cet effort, je pressentais qu’un ch½ur masculin adopterait une énergie sportive, un côté camaraderie “on se serre les coudes…”. L’énergie d’une masse féminine est beaucoup plus intime. La solidarité n’est pas active, ostensible, mais instinctive, organique et universelle. Non, vraiment, cela ne pouvait pas se faire avec des hommes… Lorsque l’on parle d’artiste, on parle d’engagement, on parle de prise de risque, d’endurance. Si ç’avait été des hommes, on aurait associé la démarche à une force guerrière. Face au cri guerrier des hommes, je voulais un cri ancré plus profondément dans la chair de l’humanité. A la conquête de territoire, le ch½ur féminin propose un dessin de territoire, un tracé, obsessionnel. C’est un rapport à l’espace et au temps complètement différent.
« J’avais envie d’aborder ce qu’était la résistance en soi. Il est évident qu’avec un tel titre : Révolution, survient directement l’idée du marxisme révolutionnaire. Or, si mon projet est évidemment politique, il ne s’inscrit pas dans l’imaginaire “partisan”. “Révolution”, c’est aussi la révolution copernicienne, un mouvement tellurique, cyclique, un imaginaire nourri pour moi par Dostoïevski, Duras en littérature, et bien d’autres. De toute façon, les références servent à conforter mais à rien d’autre. Ce n’est pas ce qui me fait faire la pièce sinon, je ferais autre chose. Avec un tel titre, donc, surviennent des foules de références. Et c’est un peu la somme d’entre elles qui se cristallise, moins l’aspect marxisme révolutionnaire, moins l’aspect “Eternel Retour” de Nietzsche. Je ne suis ni dans l’explosion, ni dans la banalité de la révolution. Je veux juste en extraire le suc, en retenir l’élan, la vague.
« La musique, c’est le Boléro de Ravel. Parce que c’est une musique de bataillon, une musique ouvrière. Je veux que l’on soit pris dans un cycle mais sans pour autant revenir indéfiniment au même endroit. L’image qui me vient, c’est celle de la foreuse. On creuse au même endroit, toujours plus profondément. Cela rejoint le rapport que j’ai à l’Histoire. Révolution fait partie d’un projet plus ample nommé “Etude critique pour un trompe l’½il” qui se développe autour du concept d’Humanité. L’Humanité n’est pas un territoire à conquérir, c’est ce même territoire que l’on possède chez soi et qu’il faut labourer sans arrêt. Il faut labourer, labourer, parce que si l’on s’arrête, on perd du terrain. C’est un manifeste pour moi. Je suis en résistance. Je suis au combat, réellement, depuis toujours. Au regard de la taille de ma compagnie, ce projet est complètement déplacé. Je n’ai pas les moyens de faire une pièce avec quinze danseuses. Et pourtant, je devais la faire. Et les interprètes que je suis allé chercher pour ce projet, ce sont des femmes qui ont envie de parler. C’est une danse de la prise de parole.
« Oui, il y a Fase d’Anne Teresa De Kersmaecker, les boléros d’Odile Duboc, et bien d’autres projets construits à partir d’un geste élémentaire, que l’on ressasse et déconstruit, reposant sur des principes d’accumulation et des systèmes quasi-mathématiques…Tout cela m’émeut profondément. Déjà, un corps qui se lance dans ce genre de processus répétitif, cela me trouble, mais alors une masse ! Je suis un obsessionnel. J’aime choisir une trame et ne pas la lâcher. Evidemment, les interprètes ne font pas que marcher stricto sensu. La marche n’est qu’un cadre qui accueille des modulations. Ce qui m’intéresse, c’est la mécanique : rester en marche, continuer à avancer. Les corps deviennent outils d’un rouage. Et puis, ce que j’adore, c’est que c’est une partition ! 2h45 de partition, très écrite : 3X6, 2X4, ABBA, BABA, A’B’, etc !!
« Ah non ! je ne me sentirais pas volé si un autre chorégraphe voulait récrire Révolution ou Faune(s) !!! Au contraire, j’adorerais ! Je serais très fier ! Quel honneur ! C’est vrai qu’en danse, les chorégraphes ne se lancent pas beaucoup dans la prise d’assaut d’autres ½uvres. On voit plutôt ce phénomène au cinéma, sans parler de la littérature. On ne crée que pour faire des échos. A moins de faire le chef d’½uvre, c’est-à-dire la combinaison des échos. Peu importe de faire une bonne ou une mauvaise pièce, on crée aussi pour que les choses se répondent et avancent. On crée parce que cela continue de participer d’un même appel. Cela me rappelle que, lorsque j’étais interprète chez Angelin Preljocaj – et je ne savais alors pas que je ferai des projets un jour – je me disais que j’aimerais bien reprendre une pièce de son répertoire (Annonciation particulièrement) et la développer telle que j’aurai aimé qu’il le fasse lui-même, avec l’écriture qui le caractérise. C’est-à-dire qu’il ne s’agirait pas de proposer ma propre version d’Annonciation, mais de créer l’Annonciation que Preljocaj aurait pu faire… Une sorte de seconde possibilité. Il s’agirait donc de se débrouiller pour incorporer sa gestuelle, et d’y ajouter mon virus. Pour donner l’illusion au spectateur de voir un vrai Preljocaj, alors qu’il en voit un faux. C’est vicieux, cela revient à s’incruster dans la tête de l’auteur ! C’est très excitant ! On pourrait y voir une démarche mégalomane là où il s’agit au contraire d’une preuve d’admiration. C’est ce que les gens ont mal compris avec Faune(s). Cela signifie que les pièces vivent, qu’elles participent de l’Histoire. S’asseoir sur les monuments n’est pas irrévérencieux puisque cela signifie qu’ils nous soutiennent, que l’on peut se reposer sur eux.
Révolution, chor. Olivier Dubois, les 10 et 11 novembre à la Ménagerie de Verre, dans le cadre du Festival Les Inaccoutumés. www.menagerie-de-verre.org
Crédits photos : Une : Patrick Sagnes. Article : Martin Argyroglo.
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