Mouvement.net
accueil kiosque critiques vrac abonnes ressources liens
critiques
 
 
agrandir la taille de la police réduire la taille de la police imprimer ce document
COMPTE RENDU
Mouvements dans le conflit israélo-arabe
Les chorégraphes Yalda Younes et Arkadi Zaides réconcilient le Proche-Orient

date de publication : 30/11/2010 // 8424 signes

Yalda Younes, Libanaise d’une part, Arkadi Zaides, Israélien d’autre part, usent – de façons radicalement distinctes – de leurs outils chorégraphiques pour desserrer l’étau du conflit au Proche-Orient.

Dans leurs façons respectives d’aborder le plateau, rien ne conseille de rapprocher les artistes chorégraphiques Yalda Younes d’une part, et Arkadi Zaides d’autre part – si ce n’est leur fortuite proximité toute récente sur les agendas de programmation en France. Chacun(e) d’eux parvient à débloquer les cadres mentaux installés, à travers lesquels on croit comprendre le conflit proche-oriental. Mais cela avec des objectifs, moyens et références, radicalement distincts. Cette différence conduit à ré-envisager ce que peut produire la mobilisation de corps sur une scène.

Au côté du comédien Gaspard Delanoë, Yalda Younes passe par une théâtralisation bouffonne du propos de Je suis venue. La danseuse et chorégraphe libanaise se présente à un pupitre. Sous une très vieille carte du Proche-Orient, d’époque coloniale, trafiquée de ratures, gommages, rajouts – premier brouillage des représentations, en toile de fond – elle prononce une allocution en langue arabe. Le comédien tient lieu d’interprète en français. Les nouvelles paraissent excellentes. Une commission est enfin parvenue au règlement du conflit proche-oriental. L’oratrice expose la teneur des nouveaux accords. Mais ce n’est que liste surréaliste de dispositions loufoques, qui prévoient que le Mur de la Honte sera décrété Mur de la Fierté, que les territoires seront dorénavant inoccupés et livrés au canardage photographique de Yann Arthus-Bertrand, tandis que le « wallon » sera adopté comme troisième langue, unificatrice espère-t-on, aux côtés de l’arabe et de l’hébreu. Pour tout dire, l’accord a été calqué sur le modèle fédéral belge. Ce qui promet. Entre autre, les check-points seront reconvertis en péages routiers, dont la maniaque et interminable liste de tarifs est alors égrainée.

Ce filon humoristique engage l’évocation du conflit dans une mise en circulation de représentations mondialisées, over-médiatisées en même temps qu’effroyablement fractionnées. Ultra-contemporaines. Dans sa teneur absurde convergent, étrangement, un sentiment de très noire désespérance, en même temps que d’ouverture sur des perspectives allégées, qu’on ne s’autoriserait pas ailleurs. Mais Yalda Younes n’est pas venue pour se contenter de cela. « Je vais vous le dire plus clairement », annonce-t-elle.

Elle va le dire par le corps. Rien que de convenu dans un registre de danse-théâtre, somme toute, où le langage du corps serait censé relayer ce que celui des mots ne parviendrait pas à dire. Etc. Etc. Sauf que l’artiste s’exprime à travers le flamenco ; celui que compose pour elle Israel Galván, auprès de qui elle s’est initiée. Le glissement des références s’accélère, dans une danse de déterritorialisation. Arraché à sa localisation géographique, voire ethnique, le flamenco de Yalda Younes opère un implacable labourage, et arpentage, des paramètres d’une construction identitaire, la sienne, vouée à la mise en cause de toute stabilité inatteignable, forcément inatteignable, à travers d’interminables et furieux zapateados.

Comment dire à quel point le caractère enflammé de cette danse semble se fêler pour laisser entrevoir une dimension glaçante, comme défaite, là, dans ce corps. De manière formidablement subtile, la pièce cite brièvement une autre danse des communautés de l’Etat espagnol : la sardane catalane, que son histoire a soumise à une codification extrême et que l’actualité enrôle aussi parfois dans les raidissements d’une construction néo-nationaliste. Cette sardane là nous est alors montrée en arrêt sur image, plus figée que nature. Signe corporel monumentalisé en symbole. Dans un Proche-Orient en feu, Je suis venue use des incandescences du corps pour ouvrir une brèche insoupçonnée, sur un point aveugle peut-être, dans le maquis saturé des représentations qui s’y rattachent. Cette pièce grave, sans illusion aucune, fait, étonnamment, énormément de bien, en désignant des possibles à portée de corps.

On trouvera beaucoup moins d’esprit de fantaisie inventive dans la pièce Quiet, de l’Israélien Arkadi Zaides. Mais une intransigeante honnêteté, qui ne laisse guère d’échappatoire sur le plateau. Ce jeune chorégraphe avait onze ans quand il est arrivé en Israël. Puis, dans son métier, il privilégie la dimension des séjours et collaborations internationaux. De quoi se forger et prôner une vision de son pays qu’il ne veut surtout pas monolithique. Et suggérer qu’à son sens, il n’est pas d’amélioration à attendre dans les relations entre Israël et le monde extérieur qui l’entoure, qui n’en passerait d’abord par un traitement des relations intercommunautaires à l’intérieur même de l’Etat d’Israël ; entre Juifs et Arabes (un cinquième de la population).

Quiet est ainsi la première chorégraphique produite dans l’Etat hébreu, qui associe sur le plateau des membres de ces deux communautés. Des quatre interprètes ici réunis, on ne reconnaîtra pas forcément quels sont les deux Arabes, ou les deux Juifs. Ils ne sont pas ici des représentants emblématiques de ces appartenances identitaires. Ils sont ici pour vivre, à même la mise en relation de leurs corps, une expérience, radicale et perturbante, de partage d’un espace-temps.

Parmi eux, Arkadi Zaides émeut par une qualité de présence au plateau qui, toute d’attention à ses partenaires, ne l’impose jamais en leader ou auteur démiurge. Ce chorégraphe n’entend pas composer de la danse qui montre de la danse à voir. Après cinq ans passés dans la compagnie « nationale » de la Batsheva, il a opéré un tournant plus personnel, vers les techniques d’improvisation, ainsi que les release technics. Pour autant, il n’a pas évolué vers la danse performance, et Quiet est une pièce qui fait intégralement et exclusivement confiance à la puissance performative du seul mouvement des corps.

On y éprouve l’alternance de situation où chaque performeur évolue dans un autisme de sa propre présence, ou au contraire dirige son regard, finalement ses gestes, vers l’autre sur le plateau. La dynamique est celle d’un flot de vagues d’actions, qui chaque fois impose de se déterminer, les corps s’aimantant les uns vers les autres, mais se résolvant aussi dans l’impossibilité à se joindre, comme deux aimants de même polarité placés face à face. La composition est submergée d’une virilité âcre, où la source des violences qui rôdent puise dans l’incapacité à s’ouvrir à l’autre. L’âpreté des énergies se renforce encore du fait qu’il n’est aucun citoyen arabe israélien pour pratiquer la danse en tant qu’art ; et pas plus ceux ici sur le plateau, l’un comédien et l’autre praticien d’arts martiaux.

Quiet engage très profondément les énergies du refoulement identitaire. Par trois fois, son long processus de création – deux années complètes – a semblé devoir déboucher sur l’échec de ne pouvoir surmonter les résistances des corps, avec eux des esprits, à œuvrer à une même représentation. Il n’est sans doute pas anodin que l’un des beaux moments de dénouement de ces tensions se soient justement produit à la faveur d’une résidence de création dans un pays étranger, éloigné d’Israël, là où tout pouvait s’envisager depuis des points de vue renouvelés.

Quitte à étouffer dans sa respiration courte, à prendre à la gorge dans son empoignade masculine, à s’exténuer dans un tassement des corps brisés par la taille, la performance paradoxale de Quiet est de réussir par le seul fait de s’éprouver même. Il est heureux de constater que la danse qui danse soit si fortement à même de produire encore cela.


Je suis venue, d’Israel Galván avec Yalda Younes et Gaspard Delanoë, a été programmé au CND (Pantin) du 27 au 29 octobre. Quiet, d’Arkadi Zaides, a été programmé par le festival Automne en Normandie, à l’Espace François Mitterrand de Canteleu et à la Maison des étudiants de Mont-Saint-Aignan, les 12, 13 et 15 novembre.


Crédit photo :
Une : Quiet d’Arkadi Zaides © Gadi Dagon
Article : Gaspard Delanoë et Yalda Younes dans Je suis venue d’Israel Galván © Victor Ede

Gérard MAYEN
à visiter
Le site d’Arkadi Zaides
Le site d’Israel Galván
lire aussi
ÉDITO / CHRONIQUE
C’est pas (que) la fête
source : Les éditions du mouvement // 5541 signes
Derrière le Père Noël se cache souvent un Père Fouettard. Ne lâchez rien pendant les fêtes et profitez des Filles de joie, d’un Tchekov en basque, d’une rencontre entre Dante et Kafka…
lire la suite
COMPTE RENDU
Trans-âmes
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 24/05/2011 // 2056 signes
Montréal devient du 26 mai au 11 juin un havre de créations du spectacle vivant. Trans-tout, le festival Transamériques abat les frontières et convie une pluralité d’artistes.
lire la suite
le club
login  
mot de passe
s\'inscrire
s\'inscrire
newsletter
en kiosque
en kiosque
Gagnez des invitations pour les festivals Danse et vous à L'Avant-Scène de Cognac et Les Détours de Babel à Grenoble et en Isère, Les Journées Grame à Lyon. A Paris, découvrez le dernier spectacle de Issam Bou Khaled, Banafsaj, au Tarmac, le concert de Nils Frahm au Café de la danse et deux spectacles à La Maison de la Poésie. A Bordeaux, au TnBA, découvrez deux metteurs en scène, à Nantes au Lieu Unique, la dernière pièce de Joris Mathieu. A Bonlieu, à Annecy, deux duos chorégraphiques sont remis au goût du jour et près de Grenoble à l'Amphithéâtre de Pont-de-Claix suivez l'Introspection de Gwenaël Morin. Et toujours, transportez-vous vers le futur à la Gaîté Lyrique, à Paris, et découvrez l'ensemble de la programmation du premier trimestre du Centre culturel André Malraux à Vandœuvre-lès-Nancy.

  VOIR LES OFFRES EN DETAIL
Retour sur le Coissard balbutant
QUATUOR BÉLA / JEAN-FRANÇOIS VROD
Avec Retour sur le Coissard balbutant, « concert parlant » proposé avec le conteur Jean-François Vrod, le Quatuor Béla...
lire la chronique de ce CD

toutes les chroniques CD de la semaine
culture publique
team network
multimedia


En écho aux événements d’Athènes, Mouvement vous propose cette quinzaine la bande-annonce du spectacle de la compagnie italienne Motus : Alexis. Une tragédie grecque, partant d'un fait divers. Le 6 décembre 2008 : Alexis, 15 ans, est tué d'une balle en pleine poitrine par un policier, à Exarcheia, quartier central et anarchiste d'Athènes. Dans une situation sociale et politique dégradée, cette mort met le feu aux poudres et déclenche une vague d'insurrection sans précédent... Depuis 2009, Enrico Casagrande et Daniela Nicolò mènent un travail autour des révoltes contemporaines à travers la figure d'Antigone. Pour en savoir plus, lire l'article de Bruno Tackels dans le numéro 57.  

infos abonnement newsletter contacts annonceur liens