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COMPTE RENDU
Même imparfait, un théâtre qui brûle
Une semaine en compagnie pleine d'engagements

date de publication : 20/09/2011 // 8470 signes

Du 13 au 18 septembre, sous l’impulsion du Collectif 12, d’Arcadi, du TGP et de la Maison des métallos, Une semaine en compagnie rassemblait sous le signe du renouveau et de l’inattendu des compagnies émergentes, porteuses d’un théâtre engagé, décliné à travers une séduisante variété formelle.

En ces temps où les imposantes institutions du théâtre public paraissent s’ébrouer avec peine pour lancer leur saison fin septembre au plus tôt, l’amateur de théâtre, sevré, aura goûté ces six spectacles proposés sur quatre jours à la Maison des métallos et au TGP. Le programme de cette Semaine en compagnie portait la griffe de ses initiateurs. Le Collectif 12 travaille depuis 1998 sur le territoire de Mantes-la-Jolie. Le TGP à Saint-Denis, et la Maison des métallos, ancienne manufacture d’instruments de musique reconvertie en établissement de la CGT des métallurgistes, conjuguent à l’envi qualité esthétique, proximité avec les publics et désir d’agiter les idées. Résultat, une large part de cette programmation cooptée par les quatre entités aura brassé des thématiques directement politiques. En témoigne l’incandescent Brûle, de Ludovic Pouzerate sur lequel nous reviendrons plus loin, ou les Neuf mètres carrés de la Compagnie des Rescapés, qui relate des écrits de détenus – spectacle que nous n’avons pas vu, au sujet duquel la rumeur s’est toutefois chargée de  propager d’excellents échos.

Pour autant, La Pluie d’été d’après le roman de Marguerite Duras, ou Nos parents, adapté des écrits d’Hervé Guibert, suivaient  a priori une pente différente. Celle d’un théâtre de texte. Hervé Guibert, figure de la littérature homosexuelle des années Sida, est aussi celui qui a participé à l’essor d’une écriture centrée sur le moi et affranchie d’une certaine élégance formelle de la langue à laquelle peuvent l’assigner les canons bourgeois. Vingt ans ont passé toutefois qui en institutionnalisant cette forme de l’autofiction du quotidien ont émoussé son pouvoir contestataire. Restait ici, dans Nos parents, la relation d’une vie familiale à la fois ordinaire et singulière, où la personnalité du narrateur se construit au contact du tempérament hystérico-dépressif de sa mère et d’un père petit-bourgeois terriblement ordinaire. Les rôles étaient endossés dans une sorte de jeu de chaises musicales par les trois comédiens du collectif Crypsum. L’ingénieux système aussi bien huilé fût-il  peina toutefois à rendre au récit polymorphe et fragmenté de Guibert un intérêt que les années avaient eu tendance à lui ôter. Le texte de Duras, La Pluie d’été, reste pour sa part méconnu. Et dans les mains du Club de la vie inimitable, ce roman tardif qui hérite des thématiques traditionnelles de l’auteure – l’amour absolu, l’inceste, la marginalité… – paraît parfois même méconnaissable. Non pas dans le sens où s’exercerait une trahison du texte : celui-ci est coupé mais respecté à la lettre. Bien plus parce que la forme intimiste – jeu au milieu des spectateurs disposés en un petit carré – conduit les trois comédiens à donner au texte un humour, une légèreté, une simplicité également, en quoi ne résident pas traditionnellement les caractéristiques essentielles des textes de Duras. Transparaît ainsi l’influence du théâtre de l’absurde, contemporain de Duras, bien davantage qu’il n’affleure dans son théâtre même. Et le dispositif original, type représentation au coin du feu, trouve ainsi le ton qui lui sied, à la fois naturel et distancié, versant tour à tour dans le touchant et dans la dérision, respectant ce sens de la formule poétique et percutante que les années n’avaient pour le coup pas retiré à Duras.

Entre théâtre politique et théâtre de texte, l’auto T.O.C., qu’on avait pu découvrir en Avignon cet été, sous une forme sensiblement différente, proposait également une forme qu’on pourrait qualifier de théâtre-testament, si le collectif T.O.C. n’était pas aussi jeune et plein de vitalité. L’idée de ce spectacle: revenir sur les productions passées du collectif pour éclairer sa démarche sentait pourtant la série télévisée américaine à succès qui, à cours d’imagination, se lance dans de pénibles derniers épisodes où sont recyclés les événements du passé. Mais théâtre n’est pas télévision, bien naturellement, et le T.O.C. s’est aussi investi là, comme il l’explique dans le spectacle même, dans une forme frontale, pédagogique, à la table – une conférence en toc – qui s’inscrit esthétiquement dans la continuité de son histoire. Reste à la sortie de ce spectacle un sentiment ambivalent. Celui que le collectif se cherche encore – plutôt une qualité - et renouvelle son esthétique dans une forme légère et plaisante, qui cherche même à être vendeuse et s’assume publiquement ainsi. Toujours des qualités. Mais l’évocation audacieuse et bienvenue des impératifs économiques régissant la vie d’une compagnie, se dit-on aussi, aurait pu donner lieu à des situations un peu moins convenues et surtout l’exploration du parcours théâtral de la compagnie à une analyse plus fouillée, moins pudique finalement, plus sérieuse encore que ne laisse se développer le parti pris général d’un ton de comédie. Au savoir-faire théâtral ici démontré manquait un peu l’allant finalement, de celui qui s’aventure vraiment.

Tout à l’inverse, le Brûle ! de Ludovic Pouzerate était des spectacles au programme de loin le plus imparfait. Cette histoire de pères Noël enfermés dans le sous-sol d’une banlieue en révolte à confectionner des colis bas de gamme souffre d’imprécisions nombreuses dans la narration, d’une dramaturgie linéaire privée de suspens, d’un texte surabondant et trop souvent didactique porté par des personnages archétypiques. Et pourtant. Pourtant. Quel bonheur de voir surgir sur la scène d’un théâtre les chanteurs d’un groupe de rap, les Indics. Quelle joie de surfer sur ces subversifs flots de paroles des personnages qui disent nos renoncements, sans grande originalité, mais dans un dénuement, une adresse directe, une esthétique qui ne sort pas des salons. Quel plaisir que de se heurter au sordide d’un père Noël dépressif, que de se coltiner la violence en puissance de l’émeute qui monte, que de se retrouver propulsé dans une esthétique qui parait s’affranchir par maladresse et parti pris d’un ensemble de règles qui fonderaient implicitement le bon goût. Quand le théâtre vient ainsi d’ailleurs, puise sa force hors des circuits convenus, il possède une puissance propre à renverser certaines réticences esthétiques.


> Une semaine en compagnie s'est déroulé du 13 au 18 septembre au TGP et à la Maison des Métallos.


Crédit photo :
Une : Brûle ! de Ludovic Pouzerate. Photo : Mathieu Pathé.
Article : l’auto T.O.C.. Photo : T.O.C.

Eric Demey
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