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ÉDITO / CHRONIQUE
Dansons la carmagnole
Trois éditos en un, par Jean-Marc Adolphe

date de publication : 02/02/2011 // 17814 signes

Blocage du forum « Culture pour chacun », ce 4 février. A New York, le Conseil pour la création artistique claque inutilement plus d'un million d'euros. Et Karine Saporta s'offre une somptueuse « maison » en malmenant l'éthique du service public.

Il flotte un air de carmagnole. Cette chanson révolutionnaire, créée en 1792 au moment de la chute de la monarchie, devint ensuite l'hymne des sans-culottes (1). Ce vendredi 4 février, tout ce que la culture compte d'organisations plus ou moins culottées (le SYNDEAC, la Coordination des intermittents et précaires, le Syndicat national des scènes publiques, etc.) appelle à danser la carmagnole à partir de 8h30, à Paris, sur le parvis de la Grande Halle de la Villette. Ou, en d'autres termes, à faire blocage au forum « Culture pour chacun » qu'organise ce jour-là le ministère de la Culture et de la Communication. Voir par exemple le communiqué de la CIP-IDF.

On ne saurait défendre ici-même ce concept frédéricmitterandesque de « culture pour chacun ». Mouvement peut même s'enorgueillir d'avoir, dès le mois d'avril 2010, pointé en quoi cette notion menait « sur la voie de droite » (voir l'article). « Il n'échappera à personne, écrivions-nous alors, que ce nouveau concept de «culture pour chacun» sonne en fait, dans la bouche de Frédéric Mitterrand, comme le vague éloge de la culture «de» chacun, «dans sa particularité et sa différence». Cela ne mange pas de pain, sauf que s'y trouve incidemment liquidée toute ambition collective d'une politique publique. Mais au contraire, indexée sur les intérêts des industries culturelles. Sans détour, le ministre de la Culture précise : «j'ai fait du numérique, et en particulier d'Internet, la priorité de mon action.» Internet ? L'un des seuls domaines où, jusqu'alors, l'Etat n'intervenait guère. Et où il se doit désormais de surveiller et punir. Punir ? Le Conseil constitutionnel a heureusement censuré certaines dispositions du projet de loi Hadopi, mais le gouvernement est loin d'avoir dit son dernier mot. Surveiller ? La France n'est certes pas la Chine. Mais il y a d'autres moyens, sans avoir recours à la censure, pour contrôler l'essentiel de ce qui circule sur la Toile. Par exemple, comme l'indique Frédéric Mitterrand, en favorisant «le développement des grandes infrastructures» mais aussi «la valorisation des contenus culturels», naturellement sans préciser lesquels. En dehors d'une vague allusion à «la protection du droit des auteurs sur Internet», pas un mot, dans le discours de Frédéric Mitterrand, sur les artistes, créateurs et autres «producteurs de contenus». Les «distributeurs de flux» ont tout lieu de se frotter les mains. Comme cela s'est déjà passé pour les vraies autoroutes, l'Etat s'apprête à financer les gros tuyaux et les équipements sur lesquels les Bouygues, Vinci et autres Lagardère de la culture n'auront plus qu'à apposer leurs péages. Comme disait Hervé Digne, vice-président du Forum d'Avignon, en novembre dernier : «si l'on investit dans la culture, c'est d'abord pour relier des êtres, mais aussi parce que c'est rentable.» Ou encore, dixit Nicolas Sarkozy lors des «v½ux au monde de la culture», le 7 janvier 2010, «les perspectives de rentabilisation sont nombreuses dans la nouvelle économie du savoir». »

Les mêmes termes restent d'actualité, alors que Frédéric Mitterrand vient de réitérer, lors de ses v½ux à la presse, son objectif de « promotion de la diversité culturelle, à l'heure du numérique » : « La mondialisation de l'économie et la révolution numérique favorisent incontestablement la circulation de ce qu'on appelle les biens et services culturels. » Ce grand chantier numérique risque toutefois de se heurter à quelques difficultés. Car outre Frédéric Mitterrand, un olibrius plus haut placé à aussi quelques idées en la matière. Olivier Henrard vient d'être chargé des affaires culturelles auprès de Nicolas Sarkozy. Ironie de l'histoire : Olivier Henrard était précédemment au cabinet de Frédéric Mitterrand, et leurs relations sont devenues fort orageuses, pour cause « d'incompatibilité d'humeur », et plus précisément parce qu'Olivier Henrard fut l'auteur du projet de loi Hadopi 1, retoqué par le Conseil constitutionnel pour cause de violations à la Déclaration des droits de l'homme. Un tel camouflet n'empêcha nullement le même Henrard de fustiger sans vergogne, par ailleurs, « la pauvreté des cerveaux du ministère ». A demi-mot (comme il l'a déclaré dans un entretien aux Cahiers de la fonction publique), Olivier Henrard plaide d'ailleurs pour une disparition du ministère de la Culture et sa transformation en un « ministère de l'Economie et des Industries culturelles ». Bref, il risque fort d'y avoir, dans les prochaines semaines, du rififi entre l'Elysée et la rue de Valois. Jusqu'au départ de Frédéric Mitterrand ?

Pour autant, et pour en revenir à la « Culture pour chacun », les organisations professionnelles et syndicales ont-elles raison d'appeler au blocage et au boycott du forum organisé ce 4 février ? La défense d'une « culture pour tous » et du service public qui y est attaché, ne manque certes pas de panache. Une tribune de Jean-Pierre Vincent, publiée dans Le Monde, en a magistralement claironné les principes. Mais cette ligne de défense est-elle suffisante ? Si l'on peut, à juste titre (comme nous n'avons cessé de le faire dans Mouvement) dénoncer les coupes budgétaires massives pour tous les crédits liés à la transmission des savoirs et à la démocratisation de la culture ; les artistes et professionnels de la culture sont-ils exempts de toute critique ? Que l'on se souvienne de l'accueil très réticent dont avaient fait preuve ces mêmes professionnels lorsque Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture, avait proposé une « charte des missions de service public ».
En effet, en lisant les communiqués des uns et des autres, parmi ceux qui veulent bloquer ce forum de la Culture pour chacun, on est un peu gêné aux entournures. Car, en dehors de toutes les revendications hautement légitimes qui s'y expriment (un budget en progression, une loi d'orientation, une véritable politique d'éducation artistique, etc.), on reste quelque peu sur sa faim en matière de propositions. Et ce n'est en rien faire crédit à Frédéric Mitterrand que de reconnaître qu'en plus de moyens consolidés et confortés, la mise en ½uvre d'un véritable « partage du sensible » qui déborderait les seuls lieux consacrés, demanderait en outre un profond renouvellement des pratiques instituées. Le récent dossier de Mouvement sur un « art en actions » ouvre quelques pistes. (2)

Or, il y a urgence. Le fragile régime des intermittents, déjà fortement écorné par la réforme de 2003, va très bientôt faire l'objet de nouvelles attaques. La première alerte vient d'être donnée par Les Echos, dans son édition des 28 et 29 janvier, en titrant en une : « Intermittents du spectacle : les chiffres qui gênent. » « L'assurance-chômage des intermittents du spectacle continue d'accuser un déficit récurrent d'un milliard. Les réformes passées n'ont rien résolu », poursuit le quotidien économique, et son éditorialiste, Jean-Francis Pécresse, enfonce le clou : « Puisque aucun autre pays européen ne leur réserve pareil traitement, exclusif et sur mesure, puisque leurs cotisations et prestations sont enviables par le commun des salariés, puisque l'on voit mal en quoi l'art serait un passe-droit dans la galère ordinaire du chômage, il faut bien parler de privilège. » Le Medef, prompt à partir à la chasse des pseudo « déficits sociaux », ne devrait pas tarder à sortir à nouveau du bois. Comment les intermittents parviendront-ils alors à convaincre les salariés et chômeurs de ce pays que leur régime d'indemnisation n'est pas nécessairement « un privilège » ? Il faudrait, à tout le moins, que la « culture » cesse d'être un peu moins égotique qu'elle ne parait parfois. Ainsi, dans le contexte actuel où, de la Tunisie à l'Egypte se répand une autre carmagnole, on s'étonne de ce que les artistes et lieux de diffusion ne se saisissent pas davantage des formidablescaisses de résonance dont ils disposent (sites Internet et newsletters, publications, prises de parole avant des spectacles, etc.) pour exprimer à haute et intelligible voix leur solidarité avec des peuples qui, en défiant la peur que des dictatures leur imposaient, ont entrepris le chemin d’une dignité et d’une liberté retrouvées. N’est-ce pas là un formidable événement culturel qui nous concerne tous ?

De qui se moque M. Karmitz ? (A New York, le Conseil pour la création artistique claque inutilement plus d’un million d’euros)
Olivier Poivre d’Arvor, nouveau directeur de France Culture, publie aux éditions Gallimard un ouvrage que je n’ai pas encore lu : les éditions Gallimard n’ont pas jugé utile de l’adresser en service de presse à Mouvement. Je ne peux donc en dire que ce qui est paru dans la presse. Dans Bug Made in France, donc, Olivier Poivre d’Arvor semble déplorer la « capitulation » de la culture française. Dans un entretien au quotidien 20 minutes, il précise : « La France doit repenser son dispositif public dans le domaine culturel, s'interroger sur l'efficacité d'un ministère de la Culture qui épuise ses ministres successifs et n'anticipe pas les révolutions. Il est impensable qu'il soit encore isolé de l'économie, de l'éducation, de la technologie, de l'industrie... (…) La France a perdu son aura de rayonnement, cette capacité à influencer le monde qu'ont les Etats-Unis. »
Les Etats-Unis… Le Graal de tout créateur en quête de sacre ! Mais voilà qu’un preux chevalier, Marin Karmatz, flanqué de son aide camp, Guy Walter (directeur de la Villa Gillet et des Subsistances à Lyon, et prétendant à la direction du Festival d’Automne à Paris), sont partis, sous les couleurs sarkozystes du Conseil de la création artistique, à la conquête de New York. C’est ce que nous apprend Le Monde du 1er février 2011, sous un titre on ne peut plus explicite : « Marin Karmitz “vend” la culture française à New York. » Nom de code de cette opération de charme : Walls and Bridges (pour les non anglophones, ça veut dire « des murs et des ponts », et pour les ignorants, ce fut aussi le titre du dernier album original de John Lennon). Il s’agit, aux dires de Marin Karmitz, de « faire bouger les lignes d’une action culturelle internationale sclérosée », en réunissant, du 27 janvier au 4 février, une série de débats et de « performances » artistiques regroupant des Français et des Américains. On n’épiloguera guère sur la volonté affichée d’en finir avec « le marketing culturel de papa », comme disent les organisateurs. Dans la même page du Monde, le journaliste-écrivain new-yorkais Philip Gourevitch tacle sèchement la vantardise d’une telle prétention : « Pour bâtir des ponts avec l’Amérique, cette initiative me semble trop académique. »
On s’étonnera, en revanche du budget d’une telle opération, qui devrait être suivie de deux autres sessions en avril et octobre : 1,2 million d’euros. A ce prix-là, on imagine aisément que Marin Karmitz, Guy Walter et leurs courtisans ne volent pas sur des low-cost et ne séjournent pas en auberge de jeunesse ! Plus sérieusement, cette prétention affichée et un tel budget sont scandaleusement méprisants d’initiatives déjà existantes, et bien moins abondées. Que l’on pense que le programme Fused, qui permet de soutenir, dans le spectacle vivant, des projets franco-américains, est doté en tout et pour tout, d’un budget annuel de 150 000 ¤. Le festival Crossing Lines, dirigé par Lili Chopra depuis le FIAF (Institut Français de l’Alliance Française) tente pareillement depuis cinq ans, avec succès, d’établir des passerelles intelligemment conduites entre de jeunes artistes de chaque côté de l’Atlantique, avec des moyens dérisoires. Et que dire du Français Lucien Zayan, qui a ouvert à Brooklyn, sans la moindre aide publique, The Invisible Dog, qui s’est vite affirmé comme un lieu-phare de la vie artistique new-yorkaise ?
Ajoutons que la prétention de Marin Karmitz et Guy Walter est doublement scandaleuse. On apprend ainsi que la Conseil à la création artistique a fait appel, pour la logistique de cette opération américaine, à la Villa Gillet, dont le directeur, Guy Walter, est membre dudit Conseil à la création artistique. Comment qualifier de telles pratiques ? On hésite entre le « délit d’initiés » et le « conflit d’intérêts »…
De toute façon, ce Conseil à la création artistique (doté de 10,2 millions d’euros) est à lui seul un scandale permanent. L’an passé, cet organisme institué et présidé par Nicolas Sarkozy en personne, avait lancé le festival Imaginez maintenant, qui devait promouvoir, autour de « quatre jours festifs de découvertes et de rencontres », la créativité des « moins de 30 ans ». Avec un budget de 2 millions d’euros, cela devait être la première édition d’un projet qui devait, juré craché, se pérenniser. Le résultat plus que médiocre d’Imaginez maintenant en a décidé autrement : il n’est plus question de lui donner une suite… Ce qui s’appelle un joli fiasco.
Avec le Conseil à la création artistique, Nicolas Sarkozy a sans doute voulu copier un jeu de TF1. Sauf qu’au lieu de Qui veut gagner des millions ?, il s’agit plutôt, comme le montre cette escapade new-yorkaise, de Qui veut dépenser des millions ? En pure perte, cela va sans dire… On avait cru entendre le Président de la République et son Premier Ministre nous faire à satiété le sermon de la « maîtrise des dépenses publiques ». Visiblement, les émanations élyséennes sont au-dessus des recommandations communes. Ce qui s’appelle donner le mauvais exemple !

Au Dansoir, Jean Lambert-Wild se retire du jeu.
In blood we trust, « calenture » de Jean Lambert-Wild, devait être présentée ce jeudi 3 février, dans le cadre du festival Indisciplines, au Dansoir, dont la directrice artistique est Karine Saporta. Suite à un texte mis en ligne sur mouvement.net voici 15 jours (qui déplorait l’indécence de l’accueil des compagnies invitées), Jean Lambert-Wild a décidé d’annuler la participation à ce festival, ce qu’il justifie par le communiqué suivant : « J’ai pris connaissance en lisant l’article en ligne de la revue Mouvement des conditions d’accueil réservées aux artistes par le festival Indisciplines. Après que la journaliste Sabrina Weldman [conseillère artistique du festival Indisciplines, Ndlr.] m’ait confirmé cette situation, j’ai décidé d’annuler ma participation à ce festival. Refusant, par ma présence, de cautionner des pratiques qui ne sont pas en accord avec les principes qui fondent ma discipline et mon indiscipline. »
Pour information, le projet du Dansoir est soutenu par la Ville de Paris, la SEMAPA (Société d’économie mixte Paris rive gauche), la Bibliothèque nationale de France, la Région Ile-de-France et la Mairie du XIIIe arrondissement ; tandis que la compagnie Karine Saporta est subventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication et le Conseil Régional d’Ile-de-France. Bien que subventionné, le Dansoir est disponible à la location : sa commercialisation est assurée par l’agence Etat de fête. Si vous voulez y organiser un « lancement de produits », un « déjeuner surprenant » ou une « soirée dansante », il vous en coûtera 3 700 ¤ la matinée, 4 100 ¤ l’après-midi, ou 8 100 ¤ la soirée (tous chiffres sont hors taxes). La compagnie Karine Saporta est par ailleurs subventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication, le Conseil Régional d’Ile-de-France et la Ville de Saint-Denis et par le Conseil Général de Seine Saint-Denis « pour ses actions sur le territoire ». Quelles actions ? Avouons que l’on n’en a jamais entendu parler, et le site internet de la compagnie Karine Saporta ne contient aucune information en la matière. En fait « d’actions », il s’agit simplement d’un lieu de résidence (on ne saurait mieux dire : Saporta parle de ce lieu comme de sa future « maison ») à Saint-Denis, dans le quartier de la gare, projet sur lequel Frédéric Mitterrand s’est engagé en personne : une subvention ministérielle de 500 000 ¤ a été débloquée, l’agglomération Plaine Commune et la Ville de Saint-Denis versant chacune de leur côté une obole de 200 000 ¤. A quoi bon s’en étonner ? Pour Karine Saporta, l’argent a toujours coulé à flots, sans qu’elle soit particulièrement redistributive à l’égard de ses collaborateurs. Un interprète de Karine Saporta, alors qu’elle dirigeait le Centre chorégraphique national de Caen et de Basse-Normandie, parle de « souffrance morale » : « à l’époque, nous étions payés à l’heure. Et il pouvait nous arriver de passer 12 heures à ne rien faire dans les loges, avant que Karine Saporta se décide à nous faire travailler. » En 1999 et 2000, deux danseurs du Centre chorégraphique ont obtenu gain de cause, devant le tribunal des Prudhommes, sur la requalification de leur contrat de travail. Bruno Thorel, qui fut l’administrateur du Centre chorégraphique de Caen, jugea nécessaire, en même temps qu’il remit sa démission en mai 2003, d’informer les tutelles d’un certain nombre de dysfonctionnements dans la gestion du Centre chorégraphique. Sans qu’aucune suite ne fut véritablement donnée… Aujourd’hui encore, il ne serait peut-être pas déplacé de demander aux « tutelles » qui soutiennent si généreusement Karine Saporta de veiller à ce que l’argent public dont elle dispose soit utilisé dans le respect d’une éthique du service public.

1. La carmagnole.
2. Mouvement n°59, actuellement en kiosque et disponible ici.

Photos : Olivier Henrard, nouveau conseiller culturel de Nicolas Sarkozy. © D. R.

Jean-Marc ADOLPHE
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