COMPTE RENDU Ravages de la doxa Les institutions sourdes à la création
date de publication : 15/12/2009 // 5236 signes
Engagement farouche de six corps, La Maison du sourd conclut une démarche d'échange entre la chorégraphe Catherine Diverrès et des artistes espagnols. Cette magnifique pièce s’éteint après n’avoir presque jamais été jouée.
A Madrid, on appelle la Quinta del sordo, la maison où Goya s’installe en 1819. Là il réalise ses peintures noires, d’une violence cauchemardesque, inspirées par les horreurs de la guerre. Une peinture de tourments, campée aux lisières de l’inconscient, dans laquelle Catherine Diverrès entrevoit un jalon pour l’éveil de la modernité en art. L’immense volume du plateau évidé de La Maison du sourd, dernière pièce de la chorégraphe, est parcouru par un gigantesque cadre dressé à la verticale, face à salle, porteur d’une toile de tulle qui le sectionne, quasi imperceptible. Ce voile coulisse au-dessus d’un sol assourdi par un tapis grisé de particules de papier compactées. Ce dispositif de Laurent Peduzzi se garde d’être manifeste au regard. Mais il induit en permanence le qui-vive discret d’une translation possible à la lisière de deux dimensions – métamorphose du réel en fantastique.
Trois musiciens sont physiquement présents en bordure du plateau – un luxe pour la richesse des perceptions ! Seijiro Murayama, Jean-Luc Guionet, Mattin, réunis par et pour ce projet, sont des improvisateurs qui greffent leur écriture en résonance de l’action du plateau. Mêlant voix, instruments acoustiques et traitements électroniques, ils cultivent eux aussi une circulation mouvante à la lisière grondante et caverneuse du monde. Ces déploiements sonores et scénographiques confèrent à la pièce de Catherine Diverrès un pouvoir de plasticité générale capable d’envelopper aussi le corps spectateur.
La Maison du sourd conclut une démarche d’échange entre des artistes espagnols et la chorégraphe française dans les derniers mois de ce qui fut sa direction du Centre chorégraphique national de Rennes. Pourvoyeur d’inspiration et de matières, cet échange se traduit sur scène par une sorte de carte blanche, en ouverture de la pièce, laissée à la totale liberté de la chorégraphe invitée Monica Valenciano. Cette première séquence, frottée à l’art-performance, expérimente une discontinuité délibérée de la trame relationnelle sur le plateau. On en retient surtout l’effet insolite de totale rupture avec la grande pièce qui suit, laquelle renoue avec les dimensions les plus éprouvées de l’écriture chorégraphique de Catherine Diverrès. De sa grande écriture. Six interprètes la servent. Quatre sont du carré des fidèles : Fabrice Dasse, Julien Fouché, Emilio Urbina, Thierry Micouin. Quatre hommes. Deux sont des danseuses espagnoles invitées : Monica Garcia, Pilar Andrès Contreras. Cette répartition entre anciens et invitées est-elle pour quelque chose dans le sentiment qu’inspire cette pièce, qu’un principe avant tout masculin ½uvre aux fondements telluriques d’une puissance, en définitive sexuelle, qui tourmente cette danse ? Si La Maison du sourd exerce une très forte étreinte, c’est pour excaver les voies de passage obscures qui libèrent cette puissance, dans des corps consumés de confrontation à l’inconscient, sans pour autant avoir fait son argument de cette thématique. A l’½il nu, ces corps essorés de tension alternent entre déflagrations et suspensions agrippées à une matière générale de l’espace, d’où descend en eux une énergie qui les happe, les capte, les aspire par l’emballement d’une faille. En fuite, ébranlés, ces corps cristallisent dans un état intermédiaire où l’hébétude d’un chaos le dispute à l’exacerbation d’une conscience de toute un instant. D’où une palpitation épuisée, au bord de la bascule.
On a parlé plus haut de grande écriture. Et d’interprètes voués à son service. On n’ignore rien, évidemment, de l’ancienneté relative de ces notions, qui sont celles de la « danse d’auteur » des années 1980, ensuite heureusement suspectées par le mouvement critique de déconstruction de la représentation chorégraphique spectaculaire. A ce titre, on n’ignore pas que Catherine Diverrès est avant tout une artiste de permanence et de fidélité, arc-boutée sur un modèle de directrice et de troupe que ce type d’écriture requiert – quoique Blowin ait démontré, en 2007, sa réjouissante capacité à subvertir le cadre de ses acquis. Une fois posées ces caractéristiques, on retient d’une pièce telle que La Maison du sourd l’éclat d’un engagement farouche des corps jusqu’aux limites du conscient, le vertige d’une expérience de la métamorphose où des gens présents – des interprètes d’exception – sont happés au-delà du vrai, et la rage d’un étourdissement fantastique qui ne doit rien au faux-semblant décoratif. On retient, on a reçu, une très forte pièce, d’une chorégraphe qui n’est pas près de s’estomper comme repère majeur de la danse en France du dernier quart de siècle.
Mais la doxa suggère qu’il n’y aurait plus le temps, plus l’esprit, plus la mémoire vive en somme d’accompagner cela en train de performer. Au pays de tels aveuglements, La maison du sourd s’éteint après n’avoir connu que cinq ou six représentations.
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