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COMPTE RENDU
Turquie multiple
L’exposition Emploi saisonnier à Marseille

date de publication : 02/02/2010 // 7622 signes

A la Friche la Belle de Mai, dans le cadre de la saison de la Turquie en France, l’association Sextant et plus présente, en lien avec la Fondation pour la Culture et les Arts d’Istanbul, une exposition-triptyque, Emploi saisonnier. L’événement participe d’un processus d’échange à long terme.

L’association Sextant et plus est un acteur discret et pourtant essentiel pour la structuration de l’art contemporain à Marseille, un champ artistique laissé à l’abandon par la municipalité phocéenne. Pour preuve, le MAC (musée d’art contemporain) de la deuxième ville de France ressemble de plus en plus à une coquille vide. Heureusement que le milieu associatif, malgré sa fragilité économique, continue de porter l’effervescence créatrice. Ainsi, Sextant et plus opère au croisement de la production et de la diffusion et au plus près des besoins des artistes. L’association ne se contente pas de montrer des œuvres, elle accompagne concrètement leur réalisation. Elle articule les projets locaux et internationaux, sans jamais rien concéder à la plus haute exigence artistique et toujours en lien avec un contexte et un territoire.

Des systèmes d’échange et de solidarité
Emploi saisonnier, l’exposition actuellement organisée à la Friche la Belle de Mai, témoigne de ce souci de présenter des démarches dont la puissance artistique est d’autant plus indéniable qu’elle s’ancre dans une réalité urbaine et sociale. Pour l’occasion, Sextant et plus a travaillé en étroite collaboration avec la Fondation pour la Culture et les Arts d’Istanbul (IKSV). Les deux structures ont initié un travail de recherche et d’échange dans plusieurs villes de Turquie. Des démarches artistiques ont été identifiées, un programme de résidences a été mis en place et trois expositions ont été élaborées. Elles sont actuellement présentées à la Friche la Belle de Mai dans le cadre de la saison de la Turquie en France. Si les propositions apparaissent très hétérogènes dans leur forme, la problématique, elle, est partagée et interroge les modalités de production collectives « comme autant de solutions pour les artistes d’exister ensemble en inventant des systèmes d’échange et de solidarité ».


Résidences à l’appui
Arrangement, le premier volet de l’exposition, témoigne parfaitement de cette volonté de construire une approche commune de la complexité socio-culturelle de la Turquie. Les curateurs, Véronique Collard Bovy et Celenk Bafra, ont monté un programme de résidences entre Marseille et Izmir, l’une des grandes villes de Turquie et l’un des plus important ports de la côte asiatique. Un collectif de quatre artistes, K2, figures emblématiques de la scène artistique d’Izmir a donc été accueilli en résidence à Marseille. Les plasticiens ont développé un travail en totale rupture avec la vision occidentale et forcément orientaliste de l’art turc. D’autres artistes les ont rejoints pour cette exposition qui, bien mieux que de longs discours, éclaire les contradictions qui traversent la société ottomane. Ainsi Inventive Acts, série de photographies réalisée par Ahmet Ögüt dans les rues d’Istanbul, traduit la capacité de l’être humain à inventer des stratégies de vie et de survie et par là même à trouver une forme d’équilibre à l’endroit même du déséquilibre permanent imposé par des systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels contradictoires. Ce que Leïla Quillacq nomme une « esthétique de la trouvaille » et que l’on retrouve également dans le travail de Deniz Gul, Ottoman Kuf. Un carrousel diffuse une série d’images diapositives mettant un scène un homme donnant des gifles au mur. Le bruit issu de l’objet scande les mouvements et rend l’idée sensible. L’absurdité du geste et ce qu’il symbolise de notre incapacité à changer l’ordre établi prend, ici, encore une autre dimension. Car, comme nous l’apprend Leïla Quillacq : « Cette œuvre touche au rituel, celui du passage d’un état de nature à un rôle social, de l’enfant au soldat, qui, selon une légende ottomane, s’accomplissait en temps de guerre par le biais de cet acte symbolique d’endurcissement ».
Autre détournement de la tradition et des codes séculiers avec le film d’animation de Canan Senol. L’artiste a construit un dessin animé à la manière du conte des Milles et une nuits. Mais la narration, pris en charge par une femme, nous plonge dans le contexte contemporain de la société turque et de ses déchirures. La naïveté des images tranche avec la corosité du propos. De même, le classicisme du trait des dessins vient percuter l’usage des techniques contemporaines du collage et du fragment.

Uniformisation urbaine
Autre volet de cette exposition triptyque, la proposition du collectif Xurban. Ces artistes explorent nos grandes cités contemporaines et, à chaque fois, relèvent l’uniformisation urbaine due à la mondialisation marchande et caractérisée par le développement à grande échelle de zones commerciales et résidentielles. « Ces villes tentent d’établir ou de conserver une position dominante dans le marché globalisé et leurs dirigeants ont tendance à exclure de ce new deal une partie des habitants, souvent pauvres, parfois immigrés, en tout cas peu raccord avec ce nouveau panorama ». Invités en résidence à Marseille, ces artistes ont donc pu explorer un territoire qui, justement, connaît de forts remaniements urbains. Mais si le projet, intitulé « La ville blanc », repose sur des intuitions judicieuses quant à la récurrence et à la redondance des signes que le capitalisme mondialisé dissémine dans l’espace de nos villes, le dispositif de monstration, lui, manque de force de pénétration.

Choc esthétique
Beaucoup plus percutant, le travail réalisé par Sener Ozmen, Cengiz Tekin et Berat Isik. Ils ont conçu tout un ensemble d’œuvres photographiques et vidéo en s’inspirant d’un poème d’Eluard : Quelques uns des mots qui, jusqu’ici, m’étaient mystérieusement interdits. Cette démarche collective se confronte à la réalité des conflits sociaux et politiques qui empoisonnent leur pays, notamment sur la question des minorités. Ils répondent à la violence par une autre forme de confrontation, apaisée elle : la poésie. Le choc esthétique provient du contraste entre la forme et le fond. Sener Ozmen présente un film où deux petites filles entonnent une chanson idyllique sur leur village. Mais les visages des gamines se couvrent d’ecchymoses et leurs nez et leurs bouches se mettent à saigner. Quant aux paroles de la chanson, elles témoignent d’une situation de guerre. Cengiz Tekin réalise une série de photos dans lesquelles il reproduit l’art de la composition des grands peintres flamands. On reconnaît la technique du clair-obscur dont Rembrandt demeure l’incontestable génie. Sur ce principe, il construit des scènes de genre un peu absurdes, mais qui sont autant de métaphores du malaise civilisationnel. Quant à Berat Isik, il transforme la tragédie en source d’humour noir. Sa vidéo, Stop You are surrounded !, est un dispositif clos pour mieux nous sortir de l’enfermement. « L’histoire utopique d’un incendiaire qui croit qu’un jour toutes les frontières seront incendiées et que les forces hiérarchiques essayant d’encercler l’humanité seront elles-mêmes encerclées ». Ces artistes savent saisir la poésie au vol. Ils l’arrachent de sa gangue quotidienne pour révéler toute l’incandescence du moindre geste, même le plus banal.

>Emploi saisonnier, jusqu’au 13 février. Galerie de la Friche la Belle de Mai, Marseille.
En mars 2010, sera édité le catalogue de l’exposition

Crédits photos : Yasmine Mahdhaoui

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