COMPTE RENDU Réfractaire à l’écriture La compagnie Defracto s’invente un langage rythmique et graphique
date de publication : 09/02/2012 // 9017 signes
Avec la pièce Circuits-fermés jouée dans plusieurs coins d’Europe du 29 janvier au 27 août, la jeune compagnie de cirque Defracto invente et précise son vocabulaire scénique.
Retranscrire la sensibilité du vivant dans l’écriture scénique. Le défi que s’est lancée la Cie Defracto semble lui avoir permis de dégager un vocabulaire qui lui est propre. Guillaume Martinet peine à parler de sa discipline avec des mots courants. En circuit fermé avec Minh Tam Kaplan, il préfère jongler avec des termes empruntés au répertoire anglophone et/ou musical : steeping, staler, syncope… Aucun Anglais, ni musicien ne pourraient pourtant les comprendre. « Je ne suis pas musicien et c’est à peine si je sais ce qu’est une syncope. Nous ne faisons en fait qu’apposer des mots sur des situations dans lesquelles prime la dimension jonglistique », précise Guillaume Martinet. Un langage abstrait qui a comme auxiliaires « être » et « avoir », le couple « rythmique/graphique ». « En écrivant des rythmes, on écrit des situations, en dégageant des temps, on écrit des présences », poursuit Guillaume.
Méthode
Tout part d’une réflexion : « Qu’est-ce que la jonglerie ? Comment l’écrire et la développer pour qu’elle devienne un acte artistique de création forte ? » Laisser simplement leur sensibilité s’exprimer ne satisfait pas les deux jongleurs dotés d’un esprit scientifique. Encore faut-il dégager une méthode : « A plusieurs reprises, nous avons eu envie d’étudier, d’émettre un principe. Nous n’y sommes pas vraiment parvenus mais nous avons été amenés à écrire des choses qui faisaient écho à notre sensibilité. » Ils s’inspirent finalement d’une notation mathématique, le Siteswap. Ce langage, inventé en 1984 par trois Américains passionnés de jonglage et de mathématiques, codifie les figures de jonglage en décrivant les séquences et les rythmes des objets en trajectoire. Guillaume Martinet et Minh Tam Kaplan se l’approprient à leur manière et l’étendent à d’autres dimensions, « aux placements de nos corps dans l’espace, aux rythmes de nos réactions, de nos attitudes, à la diffusion de la lumière dans l’espace scénique. Tout devient ainsi objet jonglé, y compris la scénographie. Nous cherchons en fait à interroger l’espace et le temps, à composer avec ces éléments pour créer des images et des présences sur scène. Celles-là mêmes qui nous amènent à des états différents.»
Catalogue sensible
Leur recherche d’un langage propre s’articule en plusieurs étapes avec, comme point de départ de cette « méthode », une réflexion portée sur l’abstraction et l’onirisme. Elle quitte ensuite le domaine de l’intellect pour devenir matière empirique à l’état pure, « toujours centrée sur le sensible mais dépouillée de toute pensée construite. On expérimente juste, de manière concrète, des concepts rythmiques et syncopiques.» Arrive la phase d’écriture, avec la mise en place d’un catalogue. « C’est seulement à ce moment-là que nous avons donné des noms à des mouvements et à des situations.» Ne reste plus qu’à composer avec ce nouveau vocabulaire en ayant pris le soin d’élaguer les idées superflues et trop compactes, « tout en conservant une dynamique rythmique de manière visuelle. Il faut pour cela imaginer la circulation du regard, le rythme visuel du spectateur. L’impossibilité pour l’œil à suivre l’ensemble des mouvements des balles s’oppose à des retours au calme, au silence, à l’immobilité.» Ce sont ces deux sortes d’apnées rythmiques et rythmées qui créent un effet de surprise et ponctuent la pièce, Circuits-fermés, d’une atmosphère diluée entre légèreté et oppression. « Dans la vie, tout est irrégulier, parfois quand je m’entraîne, ça fonctionne bien, parfois c’est catastrophique. Nos émotions sont rythmées par les conséquences de nos actes et on ne peut pas forcément s’y opposer ».
Version longue
Mais la question de l’écriture s’est parfois trop effacée devant celle du jonglage, au point d’en avoir longtemps souffert en visibilité. Si la raison s’explique par la difficulté à poser les mots, elle se double d’un refus de dévoiler leur projet : « Notre écriture est sur scène, c’est pour cette raison que nous avons opté pour la mise au point d’un format court de notre pièce », précise Laure Caillat qui s’occupe de la production et de la diffusion. D’une maquette de huit minutes, ils sont passés à un format de vingt minutes. Une transition qui a permis à la compagnie de s’imposer comme lauréate de l’opération Jeunes Talents Cirque Europe (JTCE) en 2009-2010. Avec la même obstination de ne jamais trop forcer la plume dans les dossiers de presse et sur leur site Internet, ils présentent aujourd’hui la version finale de leur projet, d’une durée de cinquante minutes.
Nouvelles recherches
L’écriture et le refus de la développer sur papier semble toutefois se doubler d’un effet inattendu pour Guillaume. Elle devient pour lui une véritable obsession. Un projet d’animation avec le vidéaste technicien Eloi Prieur germe, si bien qu’ils ont déjà eu l’occasion d’en présenter une forme courte à la Convention nationale de jonglerie qui s’est tenue à Rennes en juillet 2011. Abordée cette fois sous le spectre de la vidéo, l’écriture « retranscrit les qualités du vivant et du geste jonglé sur un support cinématographique ». Un nouveau défi à relever après avoir figé le mouvement dans la boîte noire de Pierre Morel. « C’est fascinant de voir que mes mouvements deviennent complètement fades lorsque l’image est animée. Je dois donc revoir ma manière de jongle en redessinant, sous l’œil aiguisé d’Eloi, mes mouvements », développe Guillaume. Nouvel apprentissage, nouvelle approche du jonglage, nouvelle recherche artistique pour le jeune homme, qui a commencé à côtoyer les jongleurs dans les amphithéâtres de son université scientifique, avant de partir étudier deux ans au Lido.
Flaque
Quant au nouveau projet de la compagnie, Flaque,il sera question de notre rapport à l’image et aux conventions qui y sont souvent associées. « Nous changeons de méthodologie. A l’inverse de Circuits fermésoù nous partions dans des idées abstraites et très expérimentales, nous souhaitons cette fois explorer un travail précis et figé pour en repousser les limites. Pour prouver que rien n’est figé.» Avec Flaque, ils chercheront donc, à partir d’une substance techniquement froide et compacte, à en extraire une impression de légèreté, à gratter l’épaisseur de l’image pour en dégager une matière sensible et vivante.
En attendant de trouver son propre langage ouvert au changement, la Cie Defracto parcourt différentes scènes d’Europe et du monde, avec l’unique prétention de placer le jonglage au cœur du spectacle.
> Cie Defracto, Circuits-fermés et Cinétique TOC, plusieurs dates en Belgique (29 janvier et 5 février), France (du 21 février au 22 mars), Italie (25 mars), Angleterre (15 et 16 juillet), Finlande (26 et 27 août).
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