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COMPTE RENDU
Les travailleurs de la terre
Miquel Barceló expose en Avignon
Miquel BARCELO

date de publication : 19/08/2010 // 3772 signes

Loin de toute tentation allégorico-conceptuelle, Miquel Barceló pratique un art de la sensation. Les peintures, sculptures et céramiques exposées à la Collection Lambert, au Palais des Papes et au Petit Palais en Avignon pour Terramare relèvent du même projet : rendre les choses à leur matérialité, faire glisser le regard de leurs noms à leurs vibrations optiques et tactiles.

« Terramare », soit les choses avant toute dénomination, la présentation de préférence à la représentation, la mise en présence du monde dans sa dimension sensible plutôt que sa mise à distance par une désignation langagière.
Ainsi, parmi les nombreuses toiles présentées à la Collection Lambert, Tomate non comestible (2010), Fraîchement coupée (2010), Une trentaine de grenades (2002), 61/2 citrons (2004) ou encore Cheik et Mamadou (2009) représentent certes des fruits, des légumes et des êtres humains, mais les contours de ces motifs se brouillent dans la matière colorée ou dans l’eau de javel de telle sorte qu’ils s’imposent davantage comme un ensemble de textures que comme des mots. Sortir de l’enclave des noms pour entrer dans le champ des vibrations ne va pas sans perturber la représentation des objets dans leurs apparences extérieures – elle qui rend la matérialité de l’½uvre transparente à la sphère de ses dénotés/représentés.

C’est pourquoi Miquel Barceló pratique la « catastrophe » deleuzienne (1), c’est-à-dire la dissolution des figures dans la texture picturale, d’où s’ensuit un continuel va-et-vient entre la nomination des choses – autorisée par leurs claires délimitations représentatives – et les intensités qui les traversent – ces dernières ne pouvant se réaliser qu’à travers ce qu’il y a à la fois de plus matériel et de plus abstrait dans la peinture, à savoir le pigment, lisse, épais ou rugueux.
Aussi, avec Crani di cocodril (2009) ou encore Neuf demi tomates (2010), la toile se gondole au grès des sensations colorées et du rythme – lié au passage d’une sensation à l’autre – qui irradient sa surface. Les fines lignes noires sur le blanc chahuté de Très très loin il y a très longtemps (2004), les différentes épaisseurs et tonalités de Mare tranquilitas (2008) ou de Grans Fons submarí (2001) transforment ces peintures en peaux parcourues d’infimes variations d’intensités, sinon en cartographies sensibles.
La géographie affective est d’ailleurs le motif latent de La Grande papaye ouverte (2009), des Oignons (2000), des Aubergines 2 (2009) et l’intention explicite de Topografia 2 (2009), ½uvres littéralement rongées par des termites : « Mes ½uvres de termites sont comme des cartes nouvelles. Dès que j’ai commencé à faire ces ½uvres avec ces termites, j’ai tout de suite pensé aux cartographies. » (Miquel Barceló)

Au Palais des Papes et au Musée du Petit palais, l’artiste a installé des gargouilles en brique, des natures mortes et des masques en céramique, des sculptures animalières et humaines sur les murs mais aussi sur les tombeaux en marbre qui peuplent ces lieux. La matière utilisée par Miquel Barceló semble ici dicter ses propres formes, le sensible guider le dicible. Dues llagostes (2002-2003) ou encore 7 peixos, pans i cap de boc (2003) – des langoustes et des poissons dont les rouges granuleux et les bleus lissés creusent et gonflent la terre cuite qui les constitue – introduisent dans ces hauts lieux de spiritualité une sensualité toute païenne ; éclipsent l’intellect au profit d’une sensibilité exacerbée.

En somme, la polysémie du titre choisi par Miquel Barceló pour sa triple exposition en Avignon – terre et mer, terre mère –, invite à se souvenir des choses dans leur matérialité première, telle qu’elle est imprimée au c½ur de notre mémoire corporelle.

1. Gilles Deleuze, Francis Bacon. La logique de la sensation, Seuil, Paris, 2002.

>Miquel Barceló, Terramare, jusqu’au 7 novembre à la collection Lambert, au Palais des Papes et au Petit Palais en Avignon.

Crédits photos : François Halard.

Sarah Ihler-Meyer
à visiter
http://www.collectionlambert.com
http://www.avignon-barcelo.com
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