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COMPTE RENDU
La fragilité invulnérable
L'exposition Plie-le jusqu'à ce qu'il casse d'Oscar Tuazon

date de publication : 15/12/2009 // 5776 signes

Des eaux de l'Alaska à celles du Limousin, l'artiste américain Oscar Tuazon passe de la fragmentation des matériaux à celle de l'imaginaire. Jusqu'au 7 février, il mesure la monumentalité de ses œuvres à la fois fortes et fragiles à la majesté du site de l'île de Vassivière.

L'île Kodiak, qui longe la côte méridionale de l'Alaska, est couverte de forêts. Russe avant d'être américaine, elle est connue pour ses saumons sauvages remontant les rivières, ses ours bruns hauts de trois mètres et ses crabes royaux hérissés de piques. C'est là, dans les bois enneigés, qu'en 2007 Oscar Tuazon et son frère Eli Hansen, artiste également, construisirent une cabane de fortune à partir de matériaux trouvés sur place, avant de la reconstituer par fragments (une poutre en bois, un escalier bancal, une fenêtre) au Seattle Art Museum, 2000 kilomètres plus au sud, l'année suivante. Opérant par fragmentation, l'œuvre n'est complète que dans l'imagination du visiteur – à moins que celui-ci ne fasse le voyage à Kodiak, ce qui paraît peu probable.

Dans le travail d'Oscar Tuazon, rien n'est fixe ou déterminé. Usant de matériaux réputés pour leur solidité, comme l'acier et le béton, il s'efforce de mettre à l'épreuve leur vulnérabilité. L'artiste est adepte du concept « VONU » (acronyme de « VOluntary Non vUlnerable »), inventé par un certain Rayo (1) : être libre, c'est être « invulnérable à la coercition ». S'inscrivant dans la lignée philosophique des vies performées d'individus ayant cherché la plus intime connexion avec la nature, de Henry David Thoreau à Christopher McCandless (héros du livre Into The Wild et du film éponyme), Oscar Tuazon crée à partir de matériaux bruts issus de l'ère industrielle des œuvres qui paradoxalement entretiennent un rapport étroit avec la nature, à la fois par leur force, leur énergie intrinsèque, et leur faiblesse constitutive. Héritier d'un humanisme où l'esthétique de la ruine rejoint le souci de la forme, Tuazon conçoit des œuvres architecturées sur le mode DIY, où le béton coulé épouse la courbe d'un tronc d'arbre, et les poutres d'aciers se tordent sans se rompre, comme le roseau de La Fontaine.

L'œuvre en suspens
La réalisation même des œuvres de Tuazon relève de la performance. Pour son exposition au Centre d'art et du paysage de Vassivière, l'artiste a réalisé sur place, dans la nef, une sculpture intitulée Plie-le jusqu'à ce qu'il casse, impliquant non seulement ses matériaux de prédilection – métal, bois et béton – mais également, par sa difficulté technique, son propre corps et celui des praticiens. L'immense structure parallélépipédique de douze mètres de long s'inscrit en diagonale dans la nef, créant à l'intérieur du bâtiment un volume imaginaire. De longs bras de béton, pliant sous leur propre poids et maintenus par des poulies, semblent flotter, dans un axe décalé, autour de la structure, tandis qu'une paroi de béton, légèrement penchée, cale la composition architecturée. Ici et là le bois et le béton se fendillent, laissant apparaître l'armature grillagée, d'énormes vis maintenant l'ensemble. Comme un organisme vivant, l'œuvre semble prête à s'effondrer à tout moment : Oscar Tuazon expérimente les capacités des matériaux, qu'il confronte les uns aux autres, dans un véritable corps à corps. Imposant la force de sa forme, Plie-le jusqu'à ce qu'il casse est une œuvre en suspens, éphémère et fragile, la matérialisation d'un état transitionnel, vivant sa propre vie.
L'usage de matériaux bruts dans l'œuvre de Tuazon n'empêche pas la présence de faux-semblants. Ainsi dans la sculpture Au sommet, la portion de tronc d'arbre, obliquant en contrapposto, paraît être soutenue par un lourd bloc de béton, mais on observe en s'approchant que le béton ne fait que recouvrir imparfaitement une âme en polystyrène. Mur, œuvre en métal et plexiglas recouverte d'une épaisse peinture noire, oscille entre divers statuts : sculpture, peinture ou portion d'architecture, comme l'indique son titre ? La paroi peinte, verticale, est soutenue par une structure en trois dimensions qui lui donne un profil de boîte. Le noir opaque, passé à larges brosses, ne recouvre pas entièrement le verre, qui semble flotter dans l'espace. Les questions de statut et de fonction sont ici liquidées.

L'œuvre d'art onaniste
Une sculpture n'a pas besoin d'être regardée pour exister : Oscar Tuazon revendique l'inutilité de l'œuvre d'art, dont il définit l'existence comme une forme d'onanisme. Sa pratique abstraite de la sculpture, non-narrative et non-symbolique, ne nécessite pas de spectateur. Sur l'île de Vassivière, l'artiste a placé au sommet d'un arbre bordant le lac artificiel une plaque de marbre de Carrare de plusieurs tonnes. L'œuvre se nomme Niki Quester : élevé dans une communauté quaker sur la presqu'île d'Indianola, en face de Seattle, Oscar Tuazon rend ici hommage au professeur qui, enfant, lui fit parcourir plusieurs kilomètres dans la forêt avant de lui montrer un « monument », qui n'était autre qu'un arbre, parmi des milliers d'autres.
Aussi discrète que visuellement saisissante pour le visiteur qui, dans le parc de sculptures, remarque sa présence, Niki Quester est conçue comme un véritable monument, par son matériau, le marbre, qui renvoie à la tradition de la sculpture, comme par sa localisation dans un site grandiose, où le soleil reflété dans les eaux du lac module les couleurs de la pierre. Simplement calée et non fixée sur l'arbre, la plaque de marbre entame une vie propre, en dialogue avec l'élément végétal qui au fur et à mesure de sa croissance épousera sa forme – viennent à l'esprit les arbres « modifiés » de Giuseppe Penone, dans l'idée d'une translation d'énergie d'une matière à une autre. Grandiose et poétique, la fragilité de cet équilibre apparaît alors invulnérable.

1. Voir l'ouvrage de Rayo, VONU. The Search for personal freedom, aujourd'hui réédité par Oscar Tuazon et la revue May.


>Oscar Tuazon. Plie-le jusqu'à ce qu'il casse, au Centre international d'art et du paysage de Vassivière, jusqu'au 7 février 2010.

Magali Lesauvage
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