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Mettre en scène l’indiscipline
De François Verret à Christine Letailleur, en passant par Maude Le Pladec, Rémy Héritier, Loïc Touzé, Alexis Forestier, Guillaume Doucet…, quelques spectacles qui ont marqué l’édition 2009 du festival Mettre en scène, parmi un programme qui mêlait fidélités et premiers pas, où les arts plus que jamais cherchaient à s’« indiscipliner ». Les regards de Bruno Tackels et Mari-Mai Corbel.
 
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date de publication : 02/12/2009 // 9696 signes

La grande difficulté de l’art est de réussir à tenir. Inventer et durer. D’où l’importance des lieux qui accueillent la nouveauté et sont en même temps fidèles à tous ceux qui « ont été » nouveaux… Dès sa création, le festival Mettre en scène s’est soucié de cette double mission, qui risque toujours d’engendrer quelques tiraillements contradictoires. Après avoir accompagné bon nombre de compagnies « émergentes » dans les années 1990, la manifestation rennaise conduite par le directeur du Théâtre national de Bretagne, François Lepillouër, est devenue la vitrine foisonnante des multiples tendances de la scène actuelle. Des artistes qui trouaient le paysage théâtral durant la dernière décennie sont assez naturellement en train de s’y installer sur le registre de la valeur sûre et du parcours accompli : François Verret, Stanislas Nordey, Rodrigo Garcia, le Théâtre des Lucioles, Christine Letailleur — une liste de fidélités qui raconte une situation artistique riche en contrastes, mais fort peu tournée sur les promesses de l’avenir.

Mettre en scène est assurément le reflet d’une époque où les artistes s’indisciplinent. Depuis une dizaine d’années, les chorégraphes et les danseurs ne cessent de mettre en crise leur propre pratique, fondée sur la technique, la rigueur et la performance : « quelle opération fait un interprète pour danser, véritablement danser ? » Cette question qui structure tout le paysage chorégraphique contemporain, de Jérôme Bel à Boris Charmatz, en passant par Alain Buffard, Olivier Dubois, Emmanuelle Huynh ou Loïc Touzé. Après dix ans de travail à Rennes, ce dernier signe justement un spectacle qui interroge l’acte de la danse, et de l’intérieur de la fabrique du mouvement. Cette question va prendre la forme d’un rituel pour six danseurs, qui s’exposent sans artifice. Le spectacle, judicieusement titré « la chance », donne aux interprètes la possibilité unique de se demander ce qu’ils font quand ils sont en « état de danse ». Le processus est incontestablement passionnant, et bien davantage que le seul « rendu » spectaculaire. Car à force de ne pas montrer la danse, pour se consacrer à la penser, les artistes risquent bien de s’enfermer dans un monde sans fenêtre. A voir le spectacle de Loïc Touzé, on se dit qu’avec cette pièce, il atteint un point-limite, qui lui offre la chance d’écrire un nouveau chapitre. A suivre.

Au registre des nouveaux chapitres chorégraphiques, Maud Le Pladec vient de signer une œuvre intrigante, qui ouvre précisément de nouveaux espaces pour le geste. Formée par Mathilde Monnier, cette jeune interprète a traversé les expériences de Boris Charmatz (All Cunningham Project) pour aboutir à sa propre forme chorégraphique, Professor, encore à l’état d’esquisse (ou d’impromptu, selon la terminologie du festival). Quelles nouvelles relations la danse peut-elle inventer avec la musique, avec le corps de la musique, son geste et son incarnation ? La chorégraphe adresse ses questions à l’œuvre du compositeur Fausto Romitelli (Professor bad trip), et confronte le corps d’un danseur (Julien Gallée Férré) et celui d’un musicien (Tom Pauwels). En s’appuyant sur les « perspectives dépravées » que Michaux éprouve sous mescaline, elle s’interroge : quelle vision la musique déclenche-t-elle dans le corps du danseur ? Quels gestes sont en mesure de traduire physiquement la musique ? Ces questions en apparence abstraites génèrent une forme très concrète, sensuelle et ludique, qui entraîne la musique dite savante de Romitelli vers les territoires hallucinés d’un concert de rock dur. Un projet plein de promesse, dont la création aura lieu au Triangle, à Rennes, au mois de mars 2010.

Autre projet de dialogue indisciplinaire : Trois cailloux, un spectacle écrit par Didier Galas pour un danseur et un acteur. Sylvain Prunenec et Laurent Poitreneaux polissent un petit bijou à quatre mains, deux corps et deux bouches, qui démontre magistralement tout ce que la danse et le théâtre ont encore à se dire. Contrairement à une idée trop facilement reçue, la « danse théâtre », forgée par Pina Bausch au siècle dernier, n’a pas vraiment produit de réels héritiers. On cherche en vain les artisans de la scène qui se seraient réellement confrontés à cette double partition de l’acteur qui se laisse prendre par le mouvement, et du danseur qui plonge dans les eaux troubles du jeu théâtral. A partir d’un montage très libre de textes de Witold Gombrowicz, Didier Galas écrit et nous fait voir le vertige du double : à force de délirer avec les mots, un homme voit son corps se séparer de lui, comme une vie autonome qui lui dicterait sa démarche. Loin de l’effrayer, ce vertige le rend toujours plus délirant. A force de décaler notre réalité, il nous a convaincu que sa folie nous va très bien. A partir de trois petits cailloux, la face du monde peut se trouver changée. C’est la force du plateau. Et le plaisir des sens.

Dans la famille des doux délirants, Rodrigo Garcia n’est pas le dernier. Tout comme dans le registre de la fidélité. C’est en effet à Rennes, au festival Mettre en scène, que l’artiste argentino-espagnol a montré ses premiers spectacles, il y a plus de dix ans maintenant. Avec le passage au siècle nouveau, on peut dire qu’il est resté fidèle à lui-même, tout en accomplissant une sorte de mue métaphysique. Dans Muerte y reencarnación en un cow-boy, Rodrigo Garcia semble clore un chapitre et commencer à en ouvrir un autre. Dans sa pièce précédente, Versus, un jeune Argentin venu d’un quartier populaire racontait « en vrai » sa vie de violence et de misère. Jusqu’à sa mort, et sa mise en bière, préparée à vue. Une femme le préparait pour le dernier voyage, durant les vingt dernières minutes du spectacle.

Dans ce spectacle, il ressuscite — le théâtre peut faire ça, c’est son immense avantage. Et il se réincarne en cow-boy. Durant la première partie, deux hommes se battent à mort à coups de guitares électriques (branchées). Vingt minutes plus tard, au bord de l’épuisement, ils se traînent dans un long couloir, accompagnés d’une vingtaine de poussins (vivants). Au bout, ils arrivent dans une douche, accueillis par une geisha. Image sinistre, hors champ, filmée et restituée sur un écran en fond de scène. Lorsqu’ils ressortent de la douche enfumée, étrangement calmes, ils s’habillent en cow-boys (fidèles à l’imagerie publicitaire d’une marque célèbre, dont le mannequin est mort d’un cancer sans jamais avoir fumé…), et ils devisent devant une petite table basse, vitrée, où se retrouvent les vingt poussins, blottis les uns contre les autres. Et ils parlent, longuement, un dialogue à la Diderot, une sorte de méditation moraliste (pas morale, juste une « leçon de vie ») sur l’amour et la mort. C’est simple, c’est juste et ça fait mal. Rodrigo Garcia touche, sa langue devient pointue comme une lame, mais apaisée, comme attendrie. A la fin du spectacle, l’un des cow-boys dépose un chat au milieu des poussins. Au bout de quelques minutes, impavide, le chat s’endort, blotti contre leurs petits corps duveteux. Magie du théâtre.

Christine Letailleur est elle aussi une fidèle de Mettre en scène, où elle a présenté une sorte de « trilogie du désir », de Sade (La Philosophie dans le boudoir) à Sacher Masoch (La Vénus à la fourrure), en passant par le trop peu connu Hans Henny Jahnn (Pasteur Ephraïm Magnus). Elle revient cette année avec un spectacle post-scriptum, à moins qu’il ne s’agisse d’une concentration des trois précédents : Hiroshima, mon amour, à partir des dialogues écrits par Marguerite Duras pour le film de légende d’Alain Resnais. L’histoire est éternelle : une actrice vient tourner un film sur la paix à Hiroshima, et tombe amoureuse d’un Japonais. Mariés tous les deux, leur amour suspend le cours du temps.

Emportés par le souffle chaud du désir, leurs corps ne résistent pas à la déflagration, les digues lâchent et les mots se déversent. La femme se souvient, peut dire enfin ce qu’elle n’a jamais pu dire, à Nevers, l’homme qu’elle aimait, un Allemand, dans la France occupée, son assassinat, le corps veillé une nuit entière, à Nevers, l’humiliation de la femme tondue, la vie détruite, qui n’a jamais pu reprendre, malgré les apparences. A Hiroshima, elle réussit enfin à boucler la boucle, couchée sur le corps de l’amant impossible, elle reprend vie. De gisante elle deviendra vivante, à Hiroshima. Valérie Lang et Hiroshi Ota plongent dans l’abîme de cette histoire foudroyante. Leurs corps s’exposent au désir de l’autre, sans retenue, tout en finesse, tendus entre les deux pôles inconciliables de l’amour et de la mort. Peu à peu leurs mots se touchent, s’effleurent, s’accrochent, puis se quittent, sans appel. Une scène de pur désir, si rare au théâtre.

En écrivant ces lignes, on ne peut que rapprocher ce spectacle de la dernière création de Bruno Meyssat, au Théâtre de Gennevilliers. Avec Observer, il nous montre la face cachée du récit de Duras, la violence documentée du bombardement d’Hiroshima – une réalité innommable, et du coup si peu présente au théâtre. Et contrairement à l’opinion paresseuse qui circule, on se dit que celui de notre pays n’est pas si terne. Il est même plutôt courageux.


> Mettre en scène s’est tenu du 5 au 21 novembre au TNB, Rennes.

Bruno TACKELS
contenu du dossier
COMPTE RENDU
Ce qui reste de la danse à l’étoile
Rémy HERITIER
Rémy Héritier a présenté à Mettre en scène la cinquième version d’un solo créé au Tanzquatier à Vienne (2008), dont chaque reprise varie avec l’espace scénique, qui importe ses propres enjeux. Disposition(s)# 5, du 17 au 19 novembre 2009. Le Garage /Musée de la danse.
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