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COMPTE RENDU
Works in progress
Lectures performées à la Fondation Ricard

date de publication : 26/04/2010 // 4719 signes

A l’écrit et à l’oral, montrer le processus de création d’une œuvre. Tel est le propos du cycle « Fiction / Lectures performées », proposé par la Fondation Ricard pour l’art contemporain.

« On serait dans mon salon, et ce serait une séance de travail. » C’est ainsi que Benjamin Serror situe, pour le public de la Fondation Ricard, la description qu’il s’apprête à faire d’un opéra en cours de composition. Il entreprend alors de raconter les scènes imaginées, tout en diffusant les extraits musicaux composés. Il explique ses doutes, la volonté artistique et les propos qui président à cette œuvre mais aussi les difficultés auxquelles il se heurte dans le montage et la réalisation concrète de l’opéra. « Là, je souhaite que les fleurs du blouson du personnage se fanent à la fin de la scène, passer de ce dessin à celui-ci ; mais je ne sais pas comment obtenir cela, vous avez peut-être des idées ? »

L’exposé par un artiste plasticien de la démarche processuelle qui précède et compose la réalisation d’une œuvre, et donc la performance du 29 mars à la Fondation Ricard, exemplifient au mieux l’idée qui était à l’origine du cycle « Fiction / Lectures performées », programmé pour la troisième année consécutive à la Fondation Ricard. L’idée est partie des studios d’artistes, qu’Agnès Violeau et Christian Alandete avaient l’habitude de visiter en tant que commissaires d’expositions : on y voit le processus et les étapes de travail qui, en littérature par exemple, sont cachées – la notion barthésienne d’avant-texte. La fameuse exposition d’Harald Szeemann Quand les attitudes deviennent formes à Bern en 1969, qui séparait les œuvres et les process, est une référence essentielle pour Agnès Violeau. Tous deux créent alors la revue J’aime beaucoup ce que vous faites, où il est justement question de l’avant-texte et des chantiers qui précèdent une œuvre plastique ou littéraire. En quatre numéros, on a pu y trouver le journal intime de Michel Houellebecq, le produit d’un workshop de Sophie Calle avec des étudiants des Beaux-Arts, des dessins de jeunes artistes comme Laetitia Bénat ou Rachel Labastie, une composition d’Olivier Mosset… Les éditeurs publient des brouillons d’écrivains ou des pages de livres annotées à la main. L’écrit et le livre sont toujours le matériau de départ ; ainsi les bibliothèques de Joseph Kosuth ou de Claudio Parmiggiani, l’index livresque d’Aurélien Froment, les terroristes ceinturés de livres au lieu d’explosifs par Mounir Fatmi, les phrases de Zoulikha Bouabdellah écrites en français, en arabe et en anglais… La ligne éditoriale évite sciemment le champ et le ton de la critique d’art. « Nous ne voulions pas d’une revue critique ou d’actualité culturelle, ce n’était pas l’idée. L’objet obtenu est entre le livre et le manuscrit, proche du portfolio d’artiste, avec des dédicaces… Face à la réception très intellectualisée de l’art contemporain, dire "j’aime beaucoup ce que vous faites", c’est être dans l’affect et la convivialité. »

La convivialité est aussi de mise lors des soirées à la Fondation Ricard. Le cycle « Fiction / Lectures performées » est la continuité logique de la revue JBCQVF, et on retrouve les invités de la publication dans la programmation. Un écrivain est invité pour une lecture publique, un artiste plasticien intervient de la manière de son choix, en lien avec la notion de narration. Lors de la première édition, Pierre Bismuth a fait lire par une actrice en langue des signes un texte de Buster Keaton sur la mort du cinéma muet : le ton était donné, celui de la poésie, des marges, de la position du narrateur et des conditions de réception d’une œuvre. L’improvisation est plus ou moins grande, et chaque soirée interroge les formes de la performance et de la parole publique. Certains écrivains sont familiers des lectures publiques - Chloé Delaume par exemple joue entièrement sa propre fiction -, tandis que d’autres artistes n’ont jamais expérimenté ce format. Il y a donc une large part non maîtrisée, qui vient s’ajouter au fait que les prises de parole restent volontairement indéfinies. Le 10 mai, Véronique Aubouy tentera avec Stéphane Bérard de « résumer la Recherche du temps perdu en 20 minutes ». On retrouve dans les « Lectures performées » la recherche sur le langage et le processus artistique qui était en question dans la revue, le tout sous une forme expérimentale et polyphonique.

> « Fiction / Lectures performées », Fondation d’entreprise Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris.
Lundi 10 mai à 19h : Véronique Aubouy et Céleste Boursier-Mougenot + film court de Lars Morell.

Crédits photos : courtesy Laetitia Bénat.

Judith Souriau
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