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ÉDITO / CHRONIQUE
J’aime pas Frédéric Martel !
L’éditorial de Jean-Marc Adolphe
date de publication : 14/02/2012 // 8549 signes
Qu’on se le dise : l’auteur de J’aime pas le sarkozysme culturel est bitchy ! Pour le reste, rien qui ne fasse début du commencement d’une idée de programme. Reportons-nous alors à une mobilisation pour une politique culturelle réinventée, avec un rassemblement à Paris le 29 février.
Frédéric Martel n’est pas n’importe qui. Ecrivain, chercheur et journaliste, docteur en sociologie, visiting scholar à Harvard de 2002 à 2006, ex-enseignant à Sciences-Po Paris et à HEC, il dirige depuis octobre 2007 la rédaction du site nonfiction.fr, et anime chaque dimanche de 19h à 20h sur France Culture l’émission Soft Power, « le magazine global des industries créatives et des médias ». Accessoirement, bien que son site Internet le passe sous silence, il fait aujourd’hui partie, dans l’entourage de François Hollande, de ceux qui alimentent en notes le candidat socialiste à l’élection présidentielle. Car, en matière de culture, notre homme a des titres de noblesse. Ancien attaché culturel aux Etats-Unis, il a successivement publié un ouvrage sur le déclin du théâtre aux Etats-Unis (Theater, La Découverte, mai 2006), un livre sur le système culturel américain (De la Culture en Amérique, Gallimard, novembre 2006), et plus récemment Mainstream, Enquête sur la guerre globale de la culture et des médias (Flammarion, 2010).
L’économie de la reconnaissance…
Tout cela n’est pas suffisant. Impatient, sans doute, de prendre rendez-vous avec l’avenir, Frédéric Martel vient de publier aux éditions Flammarion un curieux ouvrage, entre essai et enquête journalistique, dont le titre a valeur de slogan facebookien : J’aime pas le sarkozysme culturel. On ne fera pas injure à l’ancien « visiting scholar » de Harvard de lui imputer une méconnaissance de la syntaxe française. Ce « J’aime pas », Frédéric Martel l’assume pleinement et fait explicitement référence à « ce qu’on appelle l’économie de la reconnaissance ». Frédéric Martel ne fera donc pas l’économie d’être reconnu (ah, ce besoin de reconnaissance…) pour la détermination d’un engagement dont on mesurera à sa juste valeur l’audace : « L’heure n’est plus aux demi-jugements. Il faut trancher. Choisir sans ambiguïtés. Tel est le projet de ce livre. Car aujourd’hui, il ne faut pas seulement raconter le sarkozysme culturel, il faut aussi le juger. Ne pas craindre de s’engager. Ne pas hésiter à être bitchy ! »
Etre bitchy ou ne pas être. That is the question… On ignore, même en cherchant bien, qui aurait envie de clamer « J’aime le sarkozysme culturel » ! Mais J’aime pas le sarkozysme culturel, on voit d’ici l’intérêt d’un tel titre. Ça doit créer du buzz, nom d’un chien (et ça marche, puisque même Mouvement en parle)! Pour le reste, qu’apprend-on à la lecture de ce « pamphlet » ? La mainmise de Nicolas Sarkozy sur les principaux médias ? Son goût immodéré pour la communication, son besoin de manipuler l’opinion à grand renfort de conseillers plus ou moins bien éclairés ? L’influence de Carla Bruni ? Pas grand-chose qu’on ne sache déjà… Dans ses emportements (contre le discours de Dakar ou celui de Latran, contre le débat sur l’identité nationale, etc.), Frédéric Martel ne fait le plus souvent qu’enfoncer des portes ouvertes… Le systématisme des « J’aime » et « J’aime pas » qui rythme incessamment l’ouvrage se résume à un catalogue des goûts et dégoûts de l’auteur.
L’art consommé de se mettre en scène
Certes, la plume est alerte. Certes, on apprend ici et là quelques anecdotes sur l’exercice du pouvoir, sur telle ou telle personnalité, mais au final, on en apprend plus sur le désir de cour de Frédéric Martel lui-même, qui ne cesse, tout au long des 232 pages du livre, de se mettre en scène, racontant avec force détails ses rencontres, rendez-vous ou déjeuners avec ses interlocuteurs proches du pouvoir sarkozyste. La plupart du temps, il les roule dans la farine ; on se croirait à Guignol. Mais il y a quelques exceptions : Marin Karmitz et Alain Minc, par exemple. Et, surtout, Emmanuelle Mignon. Dans les pages qu’il consacre à celle qui fut directrice du cabinet du président de la République de mai 2007 à juillet 2008 avant de devenir sa conseillère jusqu’en novembre 2009 (et qui vient de faire retour dans le cercle rapproché de Nicolas Sarkozy), Frédéric Martel ne dissimule pas une certaine admiration : « J’aime bien, étrangement, Emmanuelle Mignon. La première fois qu’elle m’a reçu, à l’Elysée, en novembre 2007 (…), elle était en jeans et baskets : elle mettait les pieds sur son bureau. C’était sympa. » Et on se dit : tiens, voilà la grande ambition de Frédéric Martel : devenir le Mignon de François Hollande… Et J’aime pas le sarkozysme culturel, mieux qu’un CV assorti d’une candidature spontanée avec lettre de motivation, c’est un truc génial pour se faire remarquer…
Pour une politique culturelle réinventée
Evidemment, tout ça ne fait pas un programme. Ni même un début de commencement d’idée d’un programme culturel que pourrait mettre en œuvre le Parti socialiste. On se reportera, pour cela, à un autre ouvrage récemment paru, Culture. Etat d’urgence, signé Olivier Poivre d’Arvor, présentement directeur de France Culture et peut-être futur ministre de la Culture de François Hollande. On en parlera une autre fois. Il est au moins un autre prétendant à la rue de Valois qui ne fait pas mystère de ses intentions, et déroule un véritable programme. Militant de longue date de l’éducation populaire, déjà auteur de Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ? (éditions de l’Attribut, 2005), Jean-Gabriel Carasso publie, aux mêmes éditions de l’Attribut, Quand je serai ministre de la culture…, malicieusement accompagné d’une préface de Jack Malraux. Là aussi, on en parlera plus tard. Retenons, pour l’heure, cette maxime qui figure en dernière de couverture : « En politique, il ne suffit pas de faire ce qui est possible, il faut rendre possible ce qui est nécessaire ! »
Pour l’heure, place à la mobilisation. A l’initiative de la Fédération nationale des arts de la rue, un appel porté par les organisations membres de l’UFISC (1) vise à mettre en débat les fondements de l’intervention publique en matière d’art et de culture et à réinterroger ce qui fonde l'intérêt général, dans le but de construire collectivement des propositions pour une politique culturelle réinventée. Un rassemblement est prévu à Paris le 29 février à 11 h (le lieu sera fixé ultérieurement). Mais on l’annonce ici et d’ores et déjà, parce que si on compte sur le blog bitchy de Frédéric Martel, on n’est pas sortis de l’auberge !
1 – Organisations membres de l’UFISC : Actes’If, CD1D, le CITI, la FRAAP, la FSJ, la FFEC, la Fédération Nationale des Arts de la rue, la Fédurok, le Chaînon/ FNTAV, le RIF, le SMA, le SYNAVI, THEMAA, Zone Franche.
Jean-Marc ADOLPHE |
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