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COMPTE RENDU
Nouvelles du réel
22e édition du Festival international du documentaire à Marseille

date de publication : 15/07/2011 // 12667 signes

Fidèle à son excellente réputation, le Festival international du documentaire (FID, pour les intimes) a offert de vifs éclats de cinéma lors de sa 22e édition, qui s’est déroulée à Marseille du 6 au 11 juillet.

Suffit-il d'être un grand cinéaste pour faire de grands films ? Virtuosité technique, sens du montage (c'est-à-dire du temps), sens de la narration, des personnages, voire du souffle poétique, peuvent-ils suffire à bâtir une œuvre importante ? Faut-il d’ailleurs « faire » œuvre ? En découvrant, lors de la soirée d'ouverture du 22e FID, au Théâtre de la Criée, le début de Poussières d'Amérique d'Arnaud des Pallières, on se dit qu'on tient là un film extraordinaire. Puisant dans un fonds d’archives américain – images vernaculaires, brutes, anonymes, au grain pellicule (l'Amérique profonde dans son jus) – le cinéaste français raconte l'histoire d'une femme disparue dans les années 1930, puis retrouvée. En mêlant histoire collective et destin individuel, en optant pour l'intertitre poétique (plutôt lassant sur 1h40), des Pallières aurait pu réaliser le grand film sur l'Amérique, colosse aux pieds d'argile, en contrepoint de Disneyland, mon vieux pays natal. Las, son défaut est, comme souvent (voir l'échec d'Adieu), d'oublier le spectateur pour s'immerger dans son montage, comme ivre de lui-même et de son talent. Poussières d'Amérique n'est au final qu'une version délayée du court métrage Diane Wellington qui, compact et atmosphérique, parvenait à nous embarquer, en un même mouvement, dans l'intimité d'une femme et d'un pays.

Dans la même catégorie « poids lourd indé », le cas de Philippe Grandrieux se révèle un peu différent. Initiée par Nicole Brénez et Grandrieux lui-même, la collection Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution se propose de rendre « hommage aux cinéastes connus et inconnus qui ont participé, avec des fusils, des caméras ou les deux simultanément, aux luttes de résistance et de libération tout au long du XXe siècle ». Pour ce premier segment, l'auteur de Sombre braque son objectif, toujours aussi aventureux (qui a dit flou?), sur Masao Adachi, figure de l'underground nippon et soutien de la cause palestinienne, dont on a pu récemment redécouvrir l’œuvre à la Cinémathèque française. Ce portrait filmé observe les figures imposées du genre, mais les perturbe en laissant toute latitude à Adachi de se raconter, le plus souvent en voix off. Les combats, la radicalité, le cinéma et la révolution, le Japon, l'exil au Liban, l'ici et l’ailleurs, tout ceci est raconté avec sobriété, humour et modestie, sans jamais tomber dans la sentence, tandis que Grandrieux se livre à son jeu favori (et très sérieux, celui-ci) de saturation de l'image, même lumineuse, des rues de Tokyo. Ce gimmick s’avère crispant à la longue : on aurait aimé pouvoir se concentrer simplement sur les propos d’Adachi, que Grandrieux illustre par des extraits de films, eux aussi passés à sa sombre moulinette.

Eric Baudelaire a, quant à lui, opté pour la sobriété. Portant un titre très compliqué, L'Anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi et 27 années sans images, son filmest pourtant d'une beauté et d'une force immédiates. Avec ce portrait croisé de Maseo Adachi, encore lui, et de May Shigenobu, fille de la meneuse de l'Armée Rouge Japonaise, née au Liban et qui découvre le Japon à 27 ans, Baudelaire troque son appareil photo pour une caméra Super 8, et relie les paysages de Tokyo et de Beyrouth comme pour en décoller les strates. Travail sur la transmission (Adachi, qui ne peut plus quitter le Japon, lui demande s'il peut filmer Beyrouth, avec des consignes précises), sur la filiation, sur la mémoire, la clandestinité, L'Anabase... est un grand film sur le cinéma comme arme et comme absolue nécessité.

Le Japon est décidément le terrain de tous les fantasmes pour les réalisateurs français. Dans Last Room, Pierre Carniaux tente de montrer les zones d'ombre d'un pays aux multiples facettes, pas si lumineux qu'on peut le croire parfois. Les laissés-pour-compte, les bannis, les apatrides, les âmes seules trouvent souvent refuge dans des chambres « cellules », petits blocs d'humanité en berne qui se livrent en un récit chausse-trappe, fantomatique, soutenu par une photographie sombre et la musique de Thierry Fournier, « fenneszienne » en diable. Un long couloir de 1h16, à voir aussi comme un objet plastique, qu’on peut presque toucher et dont on ne sort pas indemne. De voyage et de Japon, il est aussi question dans August, de Mieko Azuma, mi-fiction mi-documentaire. Une femme écrivain se rend à Hiroshima le jour de la commémoration du bombardement. S'entrecroisent les témoignages de victimes, moments de recueillement, et tentatives de mesurer l'horreur du réel. On est loin de Resnais mais il y a chez Azuma le même sentiment d'irréalité face aux faits, le film se partageant entre scènes jouées et flottement documentaire. Il manque peut-être une touche d'incarnation pour captiver totalement mais ce film permet de compléter l'état des lieux du Japon d'hier et d'aujourd'hui auquel se sont livrés les programmateurs de ce FID 2011.

Autre temporalité, autre voyage, autre extrême Est : dans Sibérie, l'actrice Joana Preiss met en scène le couple qu'elle forme (formait?) avec Bruno Dumont. Le long des rails, dans ce train qui file vers un festival de cinéma sibérien, se déroule un jeu pervers entre elle, fausse ingénue, et lui, vrai manipulateur, dans la vie ou au cinéma, ou les deux. Il est question de pellicule et d'amour mêlés, de frontière entre le jeu et la vie, de la limite à (ne pas) franchir. Ce huis-clos pourrait être passionnant si on ne doutait pas, d'emblée, de la sincérité du projet, largement soupçonnable d'une fausse candeur ou d'une tentative maladroite de « cinéma direct ». Pourquoi pas ? Les faux héros n'ont hélas pas grand chose à dire... Le hors champ, au cinéma, est un terrain miné qu'il s'agit d'apprivoiser.

Avec Hoy Como Ayer, l'un des joyaux du festival (hélas hors compétition), Bernie Ijdis réussit quelque chose de très difficile au cinéma : il capte les silences et le calme apparent des choses de la vie, des petits riens qui signifient en réalité beaucoup. Hoy Como Ayer est le portrait du chanteur de tango Juan Carlos Godoy (87 ans), qu'on suit lors d'une soirée ordinaire. Habillage méticuleux, trajet en voiture, arrivée au restaurant, tour de chant comme en 40, retour en voiture : à l'aide de longues séquences et de plans fixes, Ijdis réussit un grand film contemplatif, découpé avec soin, qui dit en peu de mots beaucoup de choses à la fois sur le tango, cette « pensée triste qui se danse » décrite par Leopoldo Maréchal, et sur Godoy, qui semble flotter entre souvenir et ironie.

Un autre film important de cette sélection marseillaise s'intitule L'Hypothèse de Mokélé-M'Bembé. On connaît le travail de Marie Voignier sur les strates de l'histoire et des territoires (souvenons-nous notamment d’Hinterland). La voici embarquée dans une bien étrange odyssée, celle de Michel Ballot au Cameroun. Cet homme, la cinquantaine un peu figée, est un crypto-zoologue qui croit mordicus en l'existence d'un animal mystérieux, le mokélé m'bembé. Ballot enquête sans relâche, interroge les Pygmées, esquisse des hypothèses (et des dessins) mais l'absurdité de sa recherche se dévoile au fil du film. Derrière cet animal mi-dinosaure, mi-serpent, qui constitue un hors-champ puissant, se disent beaucoup de choses sur l'espace mental que constitue plus que jamais l'Afrique. Film parfois drôle, peut-être pas délibérément (lorsque Ballot prend des intonations néo-coloniales), souvent flottant, liquide, L'Hypothèse... tend un miroir au spectateur, et le contraint à se positionner face au réel qu'il tente de dépeindre, loin des élucubrations de son personnage.

La recherche d'un territoire et d'un passé : autant de thèmes qui irriguent aussi les beaux Das schlechte Feld (La Mauvaise terre), de Bernhard Sallman, constitué de longs plans immobiles d’un lopin de terre au fin fond de l’Allemagne se dévoilant peu à peu, ou L’entrée du personnel de Manuela Frésil : les ouvriers d’un abattoir industriel dévoilent des pans de leurs existences, évoquent leur douleur - physique et morale -, la caméra fouillant les moindres recoins des chaînes de travail. Sans pathos, la réalisatrice encourage la parole, la met parfois en scène, et cette parole rythme son film autant que les machines.

Terminons avec deux coups de cœur, partagés par bon nombre de spectateurs – en témoignent les discussions d’après-séance, enflammées. Tout d’abord Just Shoot Me de Claudia Nunes : il y a 20 ans, la réalisatrice confiait un caméscope à une bande de gamins des rues de Goiana, au Brésil. Passant de main en main, d’histoire en histoire, ce documentaire est un précis de cinéma direct, brut et passionnant, un cinéma en train de naître, autant qu’un témoignage unique, in vivo, d’existences tronquées, parfois interrompues par la brutalité des autorités qui, aujourd’hui comme hier, pourchassent ces enfants.

Dans un non-genre très différent mais tout aussi affranchi, Nicolas Boone et Olivier Bosson, deux artistes issus des Beaux-Arts et déjà auteurs de films aux airs de performances, entreprennent de (dé)livrer leur version du cinéma social. A la manière du Fantôme de la liberté de Buñuel, 200% est une poupée-gigogne dans laquelle s’enchaînent les saynettes en apparence absurdes. A Saint-Fons, près de Lyon, 50 acteurs et 300 figurants recrutés sur place déjouent les clichés associés à la banlieue, en une fresque maigre – mais très travaillée en amont par le biais d’ateliers - parfois déroutante mais dont on saisit au final clairement l’enjeu : vomir le cinéma des fausses apparences et des conventions pour gratter les croûtes du néo-libéralisme. Il s’agit de dépeindre un territoire dont tout le monde se fout pour en envisager la beauté et surtout revenir à l’essentiel : capter le réel dans sa beauté crue, pas toujours jolie-jolie, mais diable que ce cinéma-là est précieux et incarné ! Oui, le réel a de l’avenir devant lui.


> Le Festival international du documentaire a eu lieu du 6 au 11 juillet 2011, à Marseille.


Crédits photos :
Une : Images extraites de Sibérie de Joana Preiss © D.R.
Article : Images extraites de August de Mieko Azuma © D.R.

Benoît Hické
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Le site du Festival international du documentaire à Marseille
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