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COMPTE RENDU
Un art sous contrôle
A Vienne, première exposition consacrée à la Corée du Nord
date de publication : 02/09/2010 // 8762 signes
Sous le titre Des Fleurs pour Kim Il-sung, le MAK, musée d’art contemporain de Vienne, en Autriche, présente la toute première exposition consacrée à l’art nord-coréen. L’occasion de découvrir l’art – officiel – du pays le plus fermé du monde : une éloquente plongée dans un univers totalement atemporel, qui évoque Orwell autant que Guy Debord.
Etrange événement : jusqu’au 5 septembre, à Vienne, est présentée la première exposition officielle organisée par la Corée du Nord en dehors de ses frontières… Dans un pays de l’Ouest ! Comme souvent, on pourrait spéculer sur une éventuelle ouverture de l’unique dynastie communiste qui tient tête depuis plus de soixante ans au reste du monde… Mais bien qu’elle ait nécessité l’étroite collaboration des autorités nord-coréennes, l’initiative de l’exposition, intitulée Blumen für Kim Il-sung (« Des fleurs pour Kim Il-sung »), revient surtout au MAK, musée d’art contemporain, et à son directeur artistique, Peter Noever,. Elle s’est faite en partenariat avec la Korean Art Gallery et la Paektusan Academy of Architecture (dont certains membres étaient présents sur place), avalisée par le ministère de la Culture de la République Populaire Démocratique de Corée (RDPC). Ce qui veut dire, concrètement, que l’exposition n’offre aucune contre-critique. Pourquoi Vienne ? Une telle exposition eût été probablement plus difficile à organiser en France, où l’on aurait vu d’un mauvais ½il que l’on puisse « collaborer » artistiquement avec la dictature communiste. Cependant, l’heure est au rapprochement diplomatique : la France – le seul pays européen, avec l’Estonie, a ne pas avoir d’ambassade en Corée du Nord – vient d’envoyer Jack Lang en mission pour envisager les possibilités de nouer des relations diplomatiques. Le choix de Vienne n’en reste pas moins hautement symptomatique : la capitale de l’Autriche est non seulement une plate-forme d’espionnage depuis la Guerre froide, mais aussi le lieu par où transitent discrètement les marchandises destinées au Royaume ermite pour déjouer l’embargo économique (un ancien agent actuellement en fuite, Kim Jong Ryul, a récemment publié un livre sur le sujet). Quel est l’intérêt de l’événement, qui couvre une période allant de l’après-guerre à aujourd’hui ? Montrer l’art que produit le pays le plus fermé et isolé au monde (qui est aussi l’un des plus pauvres), au sujet duquel les seules informations dont on peut disposer proviennent du gouvernement, sinon des réfugiés (celles-ci passant parfois par le filtre de la propagande capitaliste). Et de quoi s’agit il exactement ? Essentiellement de peintures dans le plus grand style du réalisme socialiste, avec des thématiques sans surprises : glorification du prolétariat, de la révolution et de la guerre contre l’impérialisme américain, mais aussi culte de la personnalité (Kim Il-sung, mort en 1994 mais élu président pour l’éternité, ainsi que son fils Kim Jong-il, qui dirige actuellement le pays tout en préparant vraisemblablement le terrain pour l’un de ses fils, Kim Jong-un). C’est que l’art nord-coréen se distingue par sa fonction : il n’est pas présent sur la marché et est indissociable de la propagande. Son but avoué est de motiver le peuple dans le progrès et la réalisation du socialisme, de la même manière que ces innombrables maximes et slogans parsemant les rues et les champs, parfois même gravés à flanc de montagnes, ou que ces chansons en faveurs du dictateur qui sont diffusées a tout moment de la journée dans les entreprises. C’est un art essentiellement idéologique, patriotique et nationaliste. Les sujets principaux sont invariablement l’industrie, l’agriculture, l’armée, la science et en particulier l’astronomie (alors même que le peuple nord-coréen ignore encore que l’Homme est allé sur la lune !) et le nucléaire, qui est la grande fierté nationale. En effet, bien qu’encore dépendante au point de vue énergétique, la Corée du Nord a développé un programme nucléaire et refuse actuellement toutes négociations pour son désarmement. Cependant, on remarquera dans l’exposition quelques paysages montagnards, maritimes et forestiers (le Nord partage avec son voisin du Sud une dévotion pour la nature, et en particulier les montagnes qui composent 80% de la géographie du pays et auxquelles on voue un culte), quelques scènes de danses traditionnelles ou de vie « quotidienne ». Au travers de l’exposition, on apercevra donc des peintures à l’huile, aquarelles, affiches ou encres qui, ignorant l’abstraction aussi bien que l’art conceptuel, déclinent un style très académique et naturaliste : toutes présentent ce peuple – qui connaît pourtant les joies du goulag et de la famine(1) – sous un jour resplendissant à faire pâlir n’importe quel Walt Disney. Kim Il-sung et Kim Jong-il y sont largement représentés, à la manière d’icônes religieuses vénérables : ils sont les Big Brothers aux yeux bridés de la Corée, présent dans chaque lieu, chez chaque citoyen. L’art nord-coréen connaît peu d’influences extérieures. Ses connaissances s’arrêtent au fauvisme et à l’impressionnisme – à l’opposé duquel il se situe –, ainsi qu’à l’art japonais – mais celui-ci représente l’envahisseur, puisque le Japon a colonisé la Corée de 1910 à 1945. L’un des styles dominants, appelé chosŏnwhwa, mélange ainsi l’art traditionnel asiatique (notamment la calligraphie) avec un réalisme largement inspiré de l’art soviétique. Globalement, depuis l’établissement du régime, les formes ne connaissent que très peu d’évolution (il en va de même pour le théâtre et la danse, qui se limitent aux formes traditionnelles telles que le pansori). L’art représente une uchronie assez symptomatique de la dictature. Il est d’ailleurs significatif que l’emblème du parti représente une faucille, un marteau et… un pinceau ! L’union du paysan, de l’ouvrier et de l’intellectuel fût valorisée lors de l’édification du régime contre la fuite des « cerveaux » au Sud. Mais en Corée du Nord, les expositions personnelles sont rares, elles sont plutôt collectives. Il n’y a pas non plus de mélange des disciplines. Il est évident que les Nord-Coréens ne connaissent pas la performance, et que tout art spécifiquement occidental est considéré comme décadent et anti-communiste, donc répréhensible. Les peintres sont membres du Parti et rémunérés en tant que tels : ils ne connaissent pas les aléas de la concurrence. Dans ce cadre en revanche, l’art est très bien diffusé : normal, puisqu’il est un des principaux instruments du régime. Si la partie picturale de l’exposition reste intéressante, et parfois impressionnante dans sa facture, la partie architecturale semble pauvre et sans grand intérêt : quelques plans et photos qui restent très amateurs en regard des peintures exposées. On y voit malgré tout la façon dont la capitale Pyongyang s’est entièrement reconstruite après la guerre de 1950-1953, non seulement dans le but d’être fonctionnelle, mais aussi de constituer la vitrine du communisme et du Juche (théorie de l’autonomie propre à la RDPC, rebaptisé Kimilsongisme). L’architecture y est monumentale : d’énormes parcs et statues qui glorifient le régime, sans compter d’immenses avenues pour une circulation automobile quasi inexistante. Ceci étant dit, que connaît-on de la réalité de la Corée du Nord ? Rien d’autre que ce que le régime laisse paraître, rien d’autre que sa représentation, hormis quelques images volées au péril de sa vie. Mais qu’est-ce qui est réel, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Dans son livre Le Dernier Paradis, paru aux éditions Olizane, Nicolas Righetti fige la propagande sur la pellicule sans montrer la réalité sociale. Dans un texte qui accompagne les photographies, il justifie ce parti pris en écrivant que pour lui, « l’important n’était pas de montrer les dessous d’une mise en scène totalitaire, mais de raconter le pays tel qu’il se présente […] pour réaliser que tout cela est vrai. Que tout ce qui est faux est aussi vrai. » La représentation du pays, de son pouvoir littéralement orwellien, est atemporelle, figée dans un bonheur lisse, dans la répétition du même. Et elle est aussi, en un certain sens, symptomatique du premier stade de la Société du spectacle théorisé par Guy Debord.
1. A ce sujet, on recommande vivement le film sino-coréen La Rivière Tumen de Zhang Lu, qui témoigne de manière très poétique de ce désastre humanitaire à travers le sort des milliers de réfugiés nord-coréens vers la Chine.
> Blumen für Kim Il-sung, exposition jusqu’au 5 septembre au MAK, Vienne (Autriche).
Thomas FERRAND |
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Le site du MAK
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