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REPORTAGE / ENQUÊTE
Rétro de Cologne
La production musicale électronique contemporaine venue d’Allemagne
date de publication : 04/01/2011 // 5673 signes
Ces derniers mois, l’anthologie A Synthetic History of E.M.A.K. 1982-88, les deux premières sorties du jeune label Magazine et la somptueuse compilation Noise Of Cologne 1 nous ont fait tendre à nouveau l’oreille vers Cologne, une ville dont la production musicale électronique contemporaine semble hantée par son passé.
Après Elektronische Musik qui parcourait les grandes lignes du krautrock, les fins encyclopédistes du label Soul Jazz ont édité il y a quelques semaines une sélection de compositions de l’E.M.A.K., Elektronische Musik Aus Koeln. Ce collectif fondé en 1981 autour de Matthias Becker et de son petit studio 8-pistes, « Originalton West » situé sous un magasin de disques, comptait parmi ses membres Kurt Mill, Michael Filz et Klaus Stühlen. Dès 1982, « Originalton West » se mue en un label qui va éditer les morceaux de l’E.M.A.K. Trois albums verront ainsi le jour entre 1982 et 1988. Chaque membre élabore ses compositions en solo tandis que Becker et Mill s’occupent du mixage et de la production. La singularité du quatuor tient autant à sa discrétion qu’à sa totale indépendance. Même si la musique de l’E.M.A.K. n’échappe pas aux influences de la frange la plus synthétique du krautrock, Kraftwerk et Cluster en tête, le groupe mêle à ces évidentes influences des éléments évoquant la New Wave britannique mais aussi des envolées disco pataudes ou des passages plus sombres et hargneux, lorgnant timidement vers les mutations entre post-punk et musique industrielle qui ont alors cours en Allemagne. La pluralité d’approches de ces quatre fans de synthétiseurs – et un délibéré manque d’unité – gardera ainsi leur projet en dehors des courants musicaux. Cette anthologie est une nouvelle perle à enfiler entre les exhumations salvatrices du label américain Minimal Wave et les quelques albums dignes d’intérêt du vaste (et un peu long) revival synthétique de l’année passée.
Autre époque, autre collectif, mais toujours à Cologne. Magazine, (à ne pas confondre avec le groupe anglais éponyme) est un label fondé début 2010 par Daniel Ansorge, John Harten et Jens-Uwe Beyer (responsable du projet musical Popnoname chez Italic). Désireux d’éditer plus que de la musique, les trois artistes habillent leurs vinyles en éditions limitées et numérotées de pochettes ornées de mystérieuses combinaisons d’images en noir et blanc. Les visuels de Magazine 1 s’inscrivent dans une esthétique industrielle rappelant les pochettes des singles de Throbbing Gristle ou celle du Warm Leatherette de The Normal. Musicalement, cette première sortie marque les débuts d’un super collectif baptisé Cologne Tape. Outre les trois initiateurs du projet, Cologne Tape compte dans ses rangs Jörg Burger (héros techno de Cologne de la première heure), Axel Willner de The Field, Michaela Dippel alias Ada, Jan Phillip Janzen de Von Spar et Wolker Pannes. Les cinq titres de Render, leur premier mini-album, alternent sessions krautrock, réductions techno monochromes et collages bidouillés, et laissent deviner un potentiel qu’on souhaiterait voir développer sur un long format au vu des artistes en présence. Sous une nouvelle pochette au visuel énigmatique, Magazine 2 introduit le travail solo d’Ansorge sous le pseudonyme de Barnt. Métronomie martiale et modulations entêtantes enfoncent, avec « Minister » et « What Is A Number, That A Man May Know It ? », le clou d’une singulière mais néanmoins glorieuse « rétrotechno ». 2011 devrait apporter un peu plus de visibilité à Magazine puisque sa troisième publication, prévue fin février, sera un album né de la collaboration entre Jens-Uwe Beyer et Club Off Chaos, l’une des formations de Jaki Liebezeit, l’ancien batteur de Can.
La production musicale contemporaine à Cologne semble assez souvent puiser ses influences, sinon son impulsion créatrice, dans sa glorieuse histoire. Les noms de Karlheinz Stockhausen et de Can, sinon leur musique, sont dans toutes les têtes dès qu’il s’agit de citer des influences. Joachim Ody, journaliste à Spex, dans le texte d’introduction du livret de la compilation Noise Of Cologne 1 émet l’idée que le poids de ce passé condamne la majorité des démarches musicales contemporaines à s’inscrire malgré elle dans une histoire déjà écrite. Il n’y a certes pas de révolution mais beaucoup d’excellentes surprises dans cette collection de pépites musicales sélectionnées par Frank Dommert. Collaborateur occasionnel de plusieurs générations de musiciens – des expérimentateurs de l’absurde de H.N.A.S. à Marcus Schmickler, jeune génie aussi doué pour la composition électronique pure que la pop –, boss du label Entenpfuhl et collaborateur des membres de Mouse on Mars aux commandes de Sonig, Dommert est aussi un membre actif avec Georg Odijk du magasin/distributeur A-Musik. Avec NoC1, il nous promène de la composition contemporaine (Michael Beil) au machinisme DIY régressif (Männer Mit Motoren), de la musique environnementale sublimée (C-Schulz & F.X Randomiz) au spoken word poétique (Bernd Härpfer). Cet excitant premier volet de « bruits de Cologne » regroupant dix-sept artistes d’horizons artistiques, de cultures, de générations et d’approches différentes, laisse croire à un foisonnement créatif tout simplement ahurissant.
A la fin des années 1990, Cologne a été présentée comme une ville où les combinaisons musicales les plus improbables avaient cours, où les barons de la techno oeuvraient, aux côtés des bidouilleurs bruyants en pull-over jacquard, à construire le « Sound Of Cologne ». Un peu plus de dix ans après, on est rassuré d’entendre que chacun continue à produire dans son coin, se nourrissant du passé musical sans vouloir en écrire le futur, dans une confortable et apaisante dissonance.
Crédits photos : Une : Frank Dommert © 2011 Discogs Article : Noise Of Cologne 1. © D.R.
Christophe TAUPIN |
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Le site de Soul Jazz Records
Le site du label Magazine
Le site du magasin/label/distributeur a-musik
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