<i>Cross ou la fureur de vivre</i> de Julie Rossello-Rochet et Lucie Rébéré, Cross ou la fureur de vivre de Julie Rossello-Rochet et Lucie Rébéré, © Amandine Livet.
Critiques Théâtre

« Dégage ! »

Julie Rossello-Rochet / Lucie Rébéré

Blake, 12 ans et demi, prend de plein fouet le cyber-harcèlement, une inquiétante forme de violence scolaire. À la Comédie de Valence, Julie Rossello-Rochet et Lucie Rébéré en font un spectacle plus que remarquable.

Par Selim El Atrache publié le 18 mars 2016

Ce soir-là, au vu des réactions des élèves de primaire (dès 9 ans) comme d’adolescent-e-s plus âgé-e-s, les un-e-s parfois rieurs, mais toutes et tous concentré-e-s de bout en bout, pas de doute : voilà un sujet qui les concerne de près, et dont le traitement ici proposé, sous la forme d’un spectacle de théâtre, touche au plus juste. Dans le cadre des Controverses de la Comédie de Valence, qui se proclame « indispensable fabrique citoyenne », Julie Rossello-Rochet, auteure, et Lucie Rébéré, metteure en scène, qui dirigent ensemble une toute jeune compagnie, La Maison, ont jeté leur dévolu sur une forme de harcèlement qui a proliféré sur les réseaux sociaux. Du commentaire désobligeant à l’insulte brutale, des menaces proférées à l’exercice réel de la violence (morale, mais aussi parfois physique), les réseaux sociaux et leurs affluents (messageries électroniques, SMS) sont apparemment propices à bien des désinhibitions et ouvrent un territoire où tous les coups (bas) sont permis. On exagère à peine, et même pas du tout : selon des enquêtes récentes de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance au ministère de l’Éducation nationale, reprises par l’Observatoire international de la violence à l’école, 700 600 élèves français, de l’école au lycée, sont victimes de harcèlement, et parmi eux, 383 830 élèves sont victimes d’une forme sévère de harcèlement. Dernier chiffre : 1 élève sur 5 est confronté au cyber-harcèlement…

Et alors, se dit-on, face à un tel « problème de société », que peut le théâtre ? On ne saurait donner ici une réponse unique, définitive, bien-pensante. Avec Cross, ou la fureur de vivre, Julie Rossello-Rochet et Lucie Rébéré offrent la leur, passionnante et fichtrement intelligente. Avant de passer à l’écriture puis au plateau, les deux jeunes femmes ont pris le temps de se documenter, et pas seulement dans les livres et les rapports officiels. Fin janvier, elles ont notamment séjourné au collège du Cheylard, en Ardèche, invitant les élèves à filmer leur quotidien scolaire, à écrire leurs poèmes et à livrer leurs rêveries. Dans le spectacle lui-même, il reste peu de chose, si ce n’est quelques portraits vidéo bienvenus, de tout ce travail d’immersion. Mais sans doute a-t-il fait lever, comme une pâte pâtissière, une vérité de chaque instant.

 

Un profil Facebook qui tourne vinaigre

Cross raconte l’histoire d’une jeune fille de 12 ans et demi, Blake, dont le premier clic, au moment où elle crée son profil Facebook (en trichant légèrement sur son âge), se voit retourner une bordée d’injures, à commencer par celle-ci, venant d’une camarade d’école quelle demande comme « amie » : « Dégage, t’as rien à faire là, de toute façon, je t’aime pas. » Bref, ça tourne vinaigre ! Coup d’envoi de mails insultants, de textos anonymes, qui vont crescendo et qui pourrissent la vie de la jeune Blake, au point qu’elle s’étiole, en classe comme à la maison, qu’elle redoute de prendre le bus et qu’elle s’enfonce dans l’anxiété. Blake, à vrai dire, on ne la voit pas. A plusieurs reprises, on entend sa voix enregistrée (avec un net accent anglais), le « décor » est celui d’une chambre bleue de jeune fille de son âge (belle scénographie d’Amandine Livet), mais son histoire est portée par deux jeunes comédiens, Pierre Cuq et Louka Petit-Taborelli, dont la qualité de jeu impressionne. S’ils sont avant tout narrateurs de l’histoire de Blake, ils « deviennent » aussi bien, en grande fluidité, Blake elle-même, ses parents, certains professeurs du collège (notamment un désopilant prof de SVT, plus vrai que nature), le proviseur, etc.

Le texte de Julie Rossello-Rochet est loin d’être cousu de fil blanc. Jamais simplificateur, soigneusement pesé dans les mots, ce « récit » sait faire la part belle à la poésie fragile de l’adolescence, et n’hésite pas à accrocher à la locomotive du harcèlement quelques wagons bien venus, comme ce moment où Blake, fuyant « la bande de Mylène » qui la pourchasse pour de vrai, trouve refuge au beau milieu d’un campement de migrants, à même la boue.

Ces « petites touches », très habilement reliées par la mise en scène de Lucie Rébéré, font de Cross un véritable projet esthétique qui ne relève pas du seul « théâtre documentaire », et parvient à s’adresser avec une égale acuité, à différentes tranches d’âges : c’est assez rare pour être souligné. À la fin du spectacle, on apprend que le prénom de Blake est un hommage parental au grand peintre et poète pré-romantique britannique William Blake, qui écrivait que, pour retrouver la joie que nous portons en nous, « il suffit de nettoyer les fenêtres de la perception. » Ça va sans dire, mais encore mieux en le disant…

Avis aux amateurs : après une première série de représentations à la Comédie de Valence dans la petite salle de la Fabrique, et avant d’y revenir pour deux ultimes sets, les 20 et 21 avril, Cross part en promenade en Drôme et Ardèche du 30 mars au 14 avril dans le cadre de la Comédie itinérante. Et je me dis, face à un tel « objet » qui condense tant de qualités, d’écriture et de plateau, mais aussi de vertus « pédagogiques » (le spectacle est d’ailleurs accompagné de nombreux ateliers en milieu scolaire) et au fond, « citoyennes » : si que j’étais à la place de Madame Najat Vallaud-Belkacem, dont je rappelle à qui l’aurait oublié qu’elle est ministre de l’Education nationale, je dépêcherais fissa quelque missi dominici, voire mieux : j’aménagerais mon emploi du temps pour m’autoriser dans la foulée une petite escapade drôme-ardéchoise pour constater de visu, et nul doute que j’engagerais dans la foulée, en complément des campagnes officielles sur le sujet des violences scolaires et du cyber-harcèlement (un numéro vert, le 3020, a notamment été mis en place), une large diffusion de Cross, ou la fureur de vivre. Mon petit doigt me dit que, sans ruiner l’Education nationale, le bénéfice à retirer d’une telle initiative (qui aurait de surcroît l’avantage de conforter l’existence d’une jeune compagnie qui, bien que fort prometteuse, ne bénéficie encore d’aucune subvention) serait inquantifiable. Comme l’écrit dans une note d’intention Julie Rossello-Rochet : « une jeunesse éclairée (…) ne sera pas de trop. Un programme audacieux qui demande des décisions politiques et des moyens tout aussi téméraires pour les lieux d’enseignement – et non pas seulement pour la police et la sécurité dans le métro – car rien n’est véritablement plus hardi que d’être véritablement libre si cela consiste « non seulement à se débarrasser de ses chaînes mais aussi à vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres » (Nelson Mandela, 1994). » Chiche ?

 

Cross, ou la fureur de vivre, de Julie Rossello-Rochet, mise en scène de Lucie Rébéré, a été créé à la Comédie de Valence, du 10 au 18 mars, du 30 mars au 14 avril en Drôme et Ardèche (Comédie itinérante) ; les 20 et 21 avril à La Fabrique, Valence.