Carlos Martiel, <i>La sangre de Cain</i>, 2019 Carlos Martiel, La sangre de Cain, 2019 © Williams Cruz Perdomo
Critiques arts visuels

13e Biennale de La Havane

Annulée en 2017, en raison de l’ouragan Irma, la Biennale internationale d’art contemporain de la Havane s’est ouverte sous la thématique « La construction de ce qui est possible » dans un contexte de censure.

Par Cassandre Langlois publié le 21 mai 2019

 

Dès sa première édition en 1984, la Biennale de La Havane s’affirme comme un contrepoids à la celle de Venise : elle court-circuite l’hégémonie occidentale en s’axant sur la création contemporaine d’Amérique latine et des Caraïbes, puis d’Afrique, d’Asie et du Moyen Orient mais aussi des communautés marginalisées du Canada, des États-Unis et de l’Australie. L’artiste et écrivain germano-uruguayen Luis Camnitzer souligne au début des années 1990 que « la Havane [est un forum] pour ce qui nous appartient, et ce qui nous appartient est ce qui nous définit nous-mêmes et non pas comment les autres nous définissent »1. Sous-titrée « La construction de lo possible », la manifestation prône cette année la capacité de l’art à mettre en œuvre des manières horizontales de s’organiser, basées sur la coopération entre les individus, au-delà des États-nations.

Cette thématique contraste avec le décret 349 promulgué l’an dernier – l’une des premières lois du président cubain Miguel Díaz-Canel Bermúdez – qui oblige chaque artiste à demander l’approbation officielle avant de se produire ou de vendre une œuvre. La répression, subie par les intellectuels et artistes cubains, a récemment été évoquée dans une lettre publique de la plasticienne Tania Bruguera, qui a choisi de boycotter cette édition de la Biennale. Elle y écrit que le Ministère de la culture cubain redore son image en détournant le budget officiellement dédié à la reconstruction de la ville (suite aux destructions causées par Irma) au profit de cet événement international. Avec sa performance La sangre de Cain (2019), Carlos Martiel, artiste cubain résidant aux États-Unis, a choisi quant à lui de s’immobiliser debout, face à la mer, sous une structure métallique recouverte de fils de laine teintés de son propre sang, de celui de ses amis et de ses collègues artistes, positionnés contre le décret 349. Le tout dans le cadre du projet collectif « Detras Del Muro », au programme, qui réunit des œuvres monumentales, des interventions urbaines, des projections de vidéos et des ateliers en tout genre le long du Malecón, cette promenade de front de mer très appréciée des cubains.

el puente_lab, (d)estructura. p. D. R.

Certaines propositions de cette 13e édition ouvrent, malgré tout, les modalités d’une nouvelle communauté fondée sur un réseau d’échanges. La plateforme el puente_lab, basée à Medellín (Colombie), collabore, sur un plan international, avec des artistes et diverses institutions culturelles, universitaires ou organisations non gouvernementales. Après une période systématique d’échanges, de recherches et de documentation sur un territoire, elle développe avec eux des projets artistiques selon les besoins spécifiques de la population locale. Pour la biennale, la plateforme a imaginé le projet (d)estructura ; après la mort de Fidel Castro, son équipe à entrepris un voyage vers Cuba, au cours duquel elle a questionné plusieurs habitants : « Comment imagines-tu ta vie dans dix ans et de quoi aurais-tu besoin pour que cela se réalise ? ». Dessins, croquis et textes retraçant le processus d’élaboration de ce projet on été présentés au Centro de Desarrollo de las Artes Visuales de La Havane. Sur la Plaza Del Cristo, el puente_lab a invité le public à manipuler plusieurs larges formes rectangulaires de couleurs différentes. Chacune de ces couleurs correspond à un élément – honnêteté, logement, famille, amour, argent, espoir et liberté – nécessaire au maintien d’une cohésion sociale selon les personnes cubaines interrogées.

Tania Candiani, La Lectora. p. D. R.

L’installation Tejido colectivo (2019) a été réalisée par l’activiste Salvadorienne Alexia Miranda dans la cour du Centro de Arte Contemporáneo Wifredo Lam. Constituée de cinq grands filets en gaze suspendus, elle s’inscrit dans la lignée de plusieurs interventions déjà réalisées dans l’espace public. L’artiste a reçu l’aide de couturières, d’artistes et de personnes de passage pour les tisser. Elle s’intéresse, elle aussi, aux possibilités de créer un réseau de personnes liées par des ambitions communes, un réseau d’entraides et d’échanges. Quelques rues plus loin, nous assistons à la performance La lectora (2019) de l’artiste mexicaine Tania Candiani. Elle s’est tenue au sein de la Maison Simón Bolívar, une usine de confection dont les fenêtres du rez-de-chaussée ont été exceptionnellement ouvertes. On y observe plusieurs femmes en train de travailler sur des  machines à coudre. Face à elles et dos aux visiteurs, l’artiste, assise, munie d’un micro, lit à haute voix une sélection de textes féministes ou écrits par des femmes. Cette pratique de la lecture existe depuis le milieu du XIXe siècle dans les usines de cigares, à dominante masculine. Permettant d’alléger une activité journalière répétitive, elle est ainsi transposée dans un univers exclusivement féminin. 

Face à une programmation strictement encadrée et très peu transparente, notamment pour les artistes cubains, les réponses à la thématique de cette édition se font aussi à demi mots, même si la population locale s’y est impliquée avec succès. Si la manifestation tente de valoriser des formes esthétiques anti-hégémoniques, elle se heurte à une position ambiguë, entre la censure locale et le rayonnement international du projet.

 

1. Luis Camnitzer, « The Third Biennial of Havana », Third Text, vol. 4, n°10, décembre 1989, printemps 1990

 

> La Biennale de la Havane a eu lieu du 12 avril au 12 mai