Berliner Mauer : vestiges, du Birgit ensemble, © Denis Manin.
Critiques Théâtre

Berliner Mauer (Birgit ensemble)

Birgit ensemble

Tournée : 

du 10 au 20 mars 2016 au Théâtre des Quartiers d'Ivry

les 27 et 28 avril au Transversales, Verdun. 

jusqu’au 14 février au Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis

Lire la critique "1989 so what ?"

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 4 févr. 2015

 

 

 

1989 SO WHAT ?

Avec Berliner Mauer : vestiges, la promotion 2013 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, constitué depuis en Birgit ensemble, passe l’histoire mondiale au shaker. 

 

« Madame, Madame, on est de quel côté nous ? À l’est ou à l’ouest ? À ce qui paraît y’a de l’ambiance seulement d’un côté ! » Le professeur n’ayant pas entendu, il faudra quelque temps à cette lycéenne pour savoir si elle passera sa soirée en RDA ou en RFA, mais elle ne sera pas déçue de ce que le sort a décidé pour elle.

Il lui faudra quelque temps, car le rideau de fer ne tombe pas tout de suite sur l’Europe. Avant le mur de Berlin, il y a les conférences internationales. Yalta, Potsdam. La fermeture progressive des frontières, le pont aérien. Mais lorsqu’il s’érige enfin, en multiples pans de tissu opaques, le plateau du TGP se retrouve, au même titre que l’Allemagne, coupé en deux nations.

 

L’art de la métonymie

De ce qui se passe à l’Est nous n’entendrons que des bribes. Une rumeur, en sourdine. Les ouï-dire sont plus volatiles que les hommes. Ils se moquent bien des murs en béton. Et quand nos jeunes Allemands de l’Ouest organisent leur résistance et échafaudent des plans de tunnels, nous parviennent de l’autre côté, les brefs éclats d’un interrogatoire. Quand derrière, le rythme est imposé par le martellement des bottes de la Stasi, il se libère devant nos yeux en improbables pas de danse. Années 1970 : société policière contre libération euphorique des corps.

On pourrait pinailler. Argumenter que le trait est forcé. Mais le Birgit ensemble travaille le symbole, voire la métonymie. Il suffit d’entonner les chants du Cœur de l’Armée rouge pour que l’Europe de l’Est soit recouverte du manteau de la Russie soviétique. Une partie de Monopoly en sifflant des coca-cola, et voilà le libéralisme qui étend son emprise sur les vies, allant jusqu’à dicter les loisirs. Ce soft power insidieux quitte même l’espace de la représentation quand Jade Herbulot – qui met en scène la pièce en binôme avec Julie Bertin – n’invite qu’une partie de la salle à se regrouper dans le hall pour se régaler de bières allemandes et de curry wurst. Derrière le mur, une voix métallique annonce l’interdiction de l’entracte.

Dans cette indifférenciation soudaine entre le plateau et les gradins, le sous-texte politique de la pièce prend toute sa dimension. Ce qui se joue historiquement sur scène – les débuts balbutiants de la société de consommation – vient perturber le présent du spectacle, rendant possible un retour sur soi. Et ce modèle idéologique perd son évidence pour n’en redevenir qu’un parmi d’autres.

 

Le rire et le politique

On se posait récemment la question : la nouvelle garde théâtrale aurait-elle perdu tout intérêt pour les « sujets graves » ? Une question qui venait recouper une autre, celle du désintérêt supposé de la jeunesse pour le politique.

Berliner Mauer : vestiges, vient intelligemment tordre cette interrogation. Car le Birgit ensemble, constitué de comédiens nés entre 1989 et 1990, n’a peur ni de l’histoire, ni du politique, pour la bonne raison qu’il ne les considère en rien comme des sujets graves. Il n’y a qu’à voir Roosevelt et sa marotte onusienne, ce « petit projet qui [lui] tient à cœur ». Ou encore la propension du téléphone rouge à devenir rose, lorsque Reagan et Gorbatchev, évoquant la perestroïka, se donnent du « Gorbi » ou du « Roni », jouissant très sexuellement de leur devenir posthume de héros pacifiques, ou se rêvant star de rock entonnant le refrain « tear down this wall ! »

Dans cette soif de rire de tout, et surtout des puissants, se joue probablement quelque chose de générationnel. Mais moins encore que dans le refus des frontières, caractéristique de la « génération Internet » (ou « génération Easy jet »). Alors, la petite et la grande histoire s’enlacent, les gradins et le hall du théâtre deviennent espaces de jeu au même titre que la scène. On switch gaiement des textes de Heiner Müller, à ceux de JFK, de ceux de Wim Wenders à ceux écrits pour l’occasion, on se ballade entre l’anglais, le français et l’allemand. Le tout dans joyeux bordel savamment orchestré par des jeunes comédiens qui, courant, dansant et s’agitant dans tous les sens, débordent d’une énergie vivifiante.

Après celui de Berlin, il ne reste plus qu’à souhaiter au Birgit ensemble de casser bien d’autres murs.

 

Berliner Mauer : vestiges, du Birgit ensemble, jusqu’au 14 février au Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis.  

Tournée : du 10 au 20 mars 2016 au Théâtre des Quartiers d'Ivry : les 27 et 28 avril au Transversales, Verdun