<i>Roi Soleil </i> de Albert Serra Roi Soleil de Albert Serra © D. R .
Critiques cinéma festival

29e édition du FID

Inépuisable zone de défrichage cinématographique (pas moins de 180 films au programme !), le FID révèle cette année des cinéastes en herbe, enfants d’Internet, dont l’humour déconnant n’enlève rien à la pertinence de leur regard sur la société qui les entoure, bien au contraire.

Par Julien Bécourt publié le 19 sept. 2018

Faire bouger les lignes. C’est le pari inlassablement lancé par le directeur du FID depuis 2002, Jean-Pierre Rehm, déterminé à rendre compte d’une production cinématographique riche d’idées à défaut de moyens, et trop souvent mise au ban de l’industrie faute de circuit de diffusion. Un défi de taille, qui porte ses fruits chaque année, puisque le festival dispose également d’une plateforme de coproduction internationale (FIDLab). De fait, le FID est devenu une véritable institution du film d’art et essai, dont l’ascétisme frise parfois la marque de fabrique. Une fois n’est pas coutume, l’aridité conceptuelle était tempérée par un souffle d’air frais venu des quatre coins du monde, dont la France et la Belgique demeurent les plus sûrs vecteurs. Une nouvelle génération de cinéastes en herbe, enfants d’Internet et du DIY, s’emparent des outils critiques et se jouent des codes avec infiniment plus de liberté et de souplesse que par le passé. Seule voie de sortie, semble-t-il, pour surmonter la facilité de la posture ironique comme celle du pensum fumeux. Cette dialectique du mélange, détonnant et déconnant, générait quelques-unes des plus singulières propositions de cette édition.

 

Embryon d’utopie

Après les remarqués Le Mali (en Afrique) et Rien que l’Été, Claude Schmitz poursuit dans Braquer Poitiers (Prix Air France du public) son envie de souder des figures marginales autour d’un projet de vie commun, avec la nonchalance en ligne de mire. Ici, deux pieds nickelés belges (Francis et Thomas, plus vrais que nature) sont délégués par un truand à la petite semaine (Marc Barbé) pour séquestrer le gérant d’un Carwash à Poitiers (Wilfrid Ameuille, philosophe au grand coeur). Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu. Le trio, auquel vient s’adjoindre deux cagoles délurées, finit par former une communauté désœuvrée, qui se laisse vivre sans se soucier du lendemain. Au programme : drague, baignade et apéros (« Pas de violence, c’est les vacances ! », dixit Francis). Le comique de situation, tendre et désabusé, n’est pas sans rappeler L’Enlèvement de Michel Houellebecq, autre évocation du syndrome de Stockholm. L’image en 16mm à la texture granuleuse et aux couleurs pastel, presque impressionniste dans son rendu, enveloppe d’une douceur bucolique un propos plus grave qu’il n’y paraît. En dépit des apparences, la violence sociale et la convoitise ne tardent pas à refaire surface, menaçant de faire imploser cet embryon d’utopie. Derrière sa tonalité drolatique, Braquer Poitiers dissimule un sous-texte politique plus concret, ébauchant la vision d’un monde où l’astreinte au travail et les hiérarchies sociales laisseraient place à la poésie d’un temps en suspens.

 

 

Cette question de la communauté (ou plutôt, de son impossibilité) revenait d’ailleurs comme un leitmotiv tant d’un point de vue thématique que dans la conception même des films, dans lesquels bien souvent tout le monde met la main à la pâte. Au générique de Porte sans clef (Prix Institut Français de la critique en ligne), les comédiens sont crédités au cadrage, au montage ou au son, à l’antithèse du « spécialisme » associé à la profession. Dans ce film réalisé entre amis (avec notamment la complicité de Serge Bozon, dont on retrouve le sens du burlesque et de la diction saccadée), Pascale Bodet fait se succéder des saynètes dans son appartement exigu, où défile une galerie de personnages qui sature peu à peu l’espace. Dans ce petit théâtre de l’absurde convoquant aussi bien Guitry que Buñuel les ressorts comiques reposent sur une logique perpétuellement contrariée, un montage abrupt et une rhétorique du non-sens. L’espace intérieur, dont un coin de cuisine fait office d’antichambre, se confond peu à peu avec l’espace extérieur. Diction artificielle et aplatissement du geste, caméra corsetée et humour amidonné : à contre-courant du naturalisme, Pascale Bodet transforme en huis-clos irrationnel ce qui pourrait n’être qu’une énième comédie de mœurs parisienne. Car si l’exigüité de l’appartement devient l’enjeu d’une crise intime, celle-ci est contrecarrée in extremis par la résurgence du réel.  

 

Ode au dilettantisme réalisée avec les moyens du bord, comme un croisement inopiné entre le burlesque d’un Luc Moullet et l’opéra d’Orphée et Eurydice en version low-fi, En Fumée de Quentin Papapietro dégage une fraîcheur assez enthousiasmante, par sa manière de dézinguer gentiment le parisianisme mondain et ses attitudes snobinardes, autant que la morosité mortifère de la province. On y suit 1h10 durant les mésaventures d’une brochette de bras cassés entre Paris et Limoges, sous forme de comédie musicale à l’amateurisme assumé. Tous les comédiens y chantent sans exception comme des casseroles pour scander la lose ordinaire, les déboires amoureux et l’inaptitude à l’insertion sociale, tandis que leurs déconvenues se succèdent. Et c’est franchement très drôle, en dépit de certaines longueurs. Surprise, on y voit même surgir au détour d’une scène le réalisateur Eugene Green ou le chanteur-performer Jean-Louis Costes, dans le rôle d’un rouge-brun hystéro prenant en stop l’un des protagonistes. Une sorte d’instantané de la jeunesse artiste-branleur-précaire, réfractaire au nouvel ordre libéral et qui ne sait plus à quel saint se vouer. On ose à peine imaginer ce que ça aurait donné en 3D.

 

 

Posture hiératique

Singer la posture hiératique pour mieux verser dans la farce, Albert Serra en a fait sa signature. Avec Roi Soleil (Grand prix de la compétition internationale, ex æquo avec Segunda Vez de Dora García), le dandy catalan atteint un sommet de minimalisme baroque, à savoir une performance filmée en temps réel dans une galerie d’art contemporain. Si La Mort de Louis XIV usait de la reconstitution historique pour mettre en exergue la vanité du pouvoir, Roi soleil en forme le prolongement conceptuel. Soit un retour à la case départ du film, conçu et pensé à l’origine comme une performance en public. Sous la lumière clinique des tungstènes rouge (dignes d’une installation de James Turrell) et derrière les cadrages d’une précision maniaque, le moindre geste de ce roi bedonnant, empêtré dans ses étoffes d’apparat et s’accrochant à ses colifichets comme un ultime lien à la vie, est scruté sans relâche. Qu’il porte péniblement à la bouche un petit four, se toise dans un miroir ou aspire du vin à l’aide d’un tube en plastique, avachi dans le white cube tandis que résonnent trois notes de clavecin, le moindre de ses mouvements prend une ampleur à la fois solennelle et grotesque. À travers l’allégorie du monarque à l’agonie, gémissant et ahanant jusqu’à l’issue froidement protocolaire, Serra met à nu les fastes du pouvoir et leur bouffonnerie narcissique.

 

 

Autre exploration de la solitude, Derrière nos yeux de Anton Bialas (Prix Georges de Beauregard National, Prix des Lycéens et Mention spéciale du Prix de la critique en ligne) est un poème panthéiste en clair-obscur, sans un mot prononcé. Un sans-abri au visage buriné, un artiste peintre endeuillé et un jeune aveugle au cœur d’une nature automnale : trois fragments de vie, trois portraits d’humains séparés de la communauté des hommes. Mais surtout trois visages filmés au plus près de leur intériorité et dont le cinéaste laisse entrevoir les gouffres intimes à travers des récurrences de motifs, de gestes, de regards plongés dans l’immanence. Gros plans, flous, obscurité, lents balayages de caméra… Anton Bialas filme au plus près des corps et des visages, exacerbant le sens du toucher, comme s’il cherchait à happer la matérialité même des choses, à faire ressentir l’effleurement d’un mur, des bris de verre sur un dos ou le toucher d’un pinceau. Aux sillons tracés dans la peau répond une écorce d’arbre ou des croisillons creusés dans les murs, à l’enfermement de la solitude répond l’extase d’une nature immaculée. Avec sa caméra haptique, Bialas plonge dans les entrailles de la beauté, là où dans le plus complet dénuement se rejoue l’origine de l’humanité et le fondement de toute chose. Non loin de Grandrieux ou de Zabat, ce jeune réalisateur rejoint la famille des cinéastes de la pénombre, du mystère existentiel et de la poésie primordiale. On attend avec impatience son prochain film.

 

 

 

> Le FID a eu lieu du 10 au 16 juillet à Marseille