Korakrit Arunanondchai & Alex Gvojic, <i>No history in a room filled with people with funny names</i>, Courtesy Carlos/Ishikawa, London, C L E A R I N G, New York/Brussels, Bangkok CityCity Gallery Korakrit Arunanondchai & Alex Gvojic, No history in a room filled with people with funny names, Courtesy Carlos/Ishikawa, London, C L E A R I N G, New York/Brussels, Bangkok CityCity Gallery © Korakrit Arunanondchai & Alex Gvojic
Critiques arts visuels

58e Biennale de Venise

Chaque Biennale de Venise signe un point de vue personnel sur l’art de notre époque. Cette 58e édition dont le commissariat général a été confié à Ralph Rugoff, directeur de la Hayward Gallery à Londres, donne à voir un monde chaotique fait de mutations.

Par Valérie Da Costa publié le 21 mai 2019

Avec son titre qui vaut pour une invitation existentielle : May You Live in Interesting Times (Puissiez-vous vivre en des temps intéressants), le commissaire de la 58e Biennale de Venise a inscrit sa réflexion dans les problématiques contemporaines, sujettes à débats, des bouleversements technologiques (la place de la machine, du monde virtuel et de l’intelligence artificielle), environnementaux (les désordres écologiques) et sociétaux (la visibilité des minorités). Ralph Rugoff a donc choisi de faire un état de ces questions complexes en ne présentant que des artistes vivants, issus de tous les continents, et dont le travail est à la fois présenté dans le Pavillon central des Giardini et à l’Arsenal. Dans ce second lieu, nettement plus convaincant que le premier, le visiteur est accueilli par une immense peinture de l’artiste américain George Condo (Double Elvis, 2019), un ensemble de photographies de Soham Gupta de la série Angst (2013-2017) qui fait le portrait des populations marginalisées de la ville de Calcutta et une vidéo de Christian Marclay mettant en abîme 48 films de fiction sur la guerre (48 War Movies, 2019). Avec ces œuvres, les enjeux esthétiques et politiques de cette biennale sont posés de manière formelle, sans texte déclaratif car les titres sont un statement en tant que tel.

Shilpa Gupta, For, In Your Tongue I Cannot Fit. p. Italo Rondinella 

Ce sont ces temps de mutations, chaotiques, effrayants, conflictuels dont se saisissent les artistes contemporains comme le montre l’installation d’Ed Atkins avec ses différentes vidéos d’animation qui explorent une possible fin de l’humanité, accompagnées d’un ensemble de costumes de scènes ou encore, et d’une autre manière, les corps fragments ou ectoplasmes de Yu Ji et Alexandra Bircken. Shilpa Gupta propose quant à elle une installation efficace (For, in your tongue, I cannot fit, 2017-18) qui parle de la censure de poètes incarcérés à travers les siècles pour leur engagement politique. Cette installation faite des piques sur lesquelles sont placés ces textes poétiques sature l’espace et engage le visiteur à se frayer un chemin tandis que des haut-parleurs en diffusent la lecture. La présence de Teresa Margolles s’impose par ses œuvres coups de poing (fragment de mur en parpaings ou encore de vitrines recouvertes de photographies de femmes disparues et secouées par le bruit de trains) qui dénoncent sans relâchement la violence, les disparitions et les meurtres de femmes dans la ville de Ciudad Juárez au Mexique.

 

Pavilion of Lithuania, Sun & Sea (Marina). p. Andrea Avezzù

Ce monde en crise est à l’image des fragiles sculptures d’assemblage de l’artiste mexicain Gabriel Rico, mélanges d’éléments taxidermisés (patte d’un animal), naturels (tige d’une plante) et industriels (fragment de balai). C’est cette interaction entre la nature mère, les croyances traditionnelles thaïlandaises et les changements technologiques qui est le sujet de la saisissante vidéo de Korakrit Arunanondchai et Alex Gvojic (No history in a room filled with people with funny names 5, 2018) dans laquelle Korakrit Arunanondchai confronte la fin de la vie de ses grands-parents, le fait divers de ces enfants prisonniers dans une grotte et sauvés par les militaires thaïlandais l’été dernier, et les mutations d’une divinité féminine. Ces ambiguïtés écologiques et politiques sont aussi partagées dans certains pavillons nationaux comme le pavillon français occupé par Laure Prouvost (Deep See Blue Surrounding You) qui nous plonge dans un univers aquatique à l’inquiétante étrangeté montrant un monde peuplé de restes technologiques et naturels accompagné d’un film dont la narration est totalement surréaliste. C’est aussi le pavillon lithuanien (Sun & Sea) (Marina), récompensé par le Lion d’Or, et son trio de trois artistes femmes (Rugile Barzdziukaite, Vaiva Grainyte et Lina Lapelyte) dont l’opéra déjoue la gravité de la situation à travers une performance en maillot de bain sur une plage. Un travail qui rappelle l’atmosphère décalée du théâtre de Christoph Marthaler. Ce n’est donc pas l’image d’un monde apaisé que reflète cette dernière édition de la Biennale de Venise, mais un homme en prise avec un monde instable et dont il nous incombe de trouver une issue de secours.

 

> 58e Biennale internationale d’art de Venise, jusqu’au 24 novembre