7 Deaths of Maria Callas de Marina Abramović © Charles Duprat
Critiques Performance Opéra

7 Deaths of Maria Callas

Une heure et trente minutes, pas d’entracte. C’est le temps qu’il fallait à Marina Abramović, star mondiale de la performance, pour remanier les codes de l’opéra dans une création grandiose, tout en posant un regard sévère sur le genre. Ce au sein même de l’écrin doré et capitonné du Palais Garnier, à Paris.

Par Jean-Roch de Logivière & Léa Poiré publié le 6 sept. 2021

 

Le rideau se lève sur la performeuse en chair et en os, étendue dans un lit majestueux, bercée par une musique venteuse, comme hantée par des fantômes. 7 Deaths of Maria Callas sélectionne sept arias d’opéras [forme musicale écrite pour une voix seule] autrefois chantées par la célèbre diva. Sur scène, ce sont autant de chanteuses internationales qui se succèdent pour interpréter les saisissantes vocalises. Et ainsi, entre les décès tragiques des héroïnes qui sonnent régulièrement la fin des opéras et la propre mort de La Callas, le parallèle est tout tracé. Quittée par son richissime mari, perdant progressivement sa voix, traversée de pensées suicidaires et dépressives, Maria Callas, comme prise au piège de ses rôles, est décédée dans son appartement parisien en 1977, à 53 ans, d’une crise cardiaque probablement causée par une overdose médicamenteuse.

 

Opéra-clip

Entre sommeil et trépas, la parfaite immobilité de Marina Abramović finit par interroger : est-ce vraiment le corps de la performeuse ou bien une poupée de cire ? On connait pourtant l’appétit pour les situations extrêmes, et l’étirement du temps, de celle qui a parcouru les 2000 kilomètres de la muraille de Chine ou a passé des centaines d’heures sur une chaise, afin de plonger ses yeux dans les yeux de près d’un millier de visiteurs. Cette fois-ci, c’est les paupières bien closes qu’elle se confronte à la mort de La Callas, et toise l’opéra, en renouvelant sa forme : durée deux fois plus courte que la moyenne, sélection des airs les plus entêtants, robe longue à paillettes comme on en trouve dans le showbiz, vidéo-clips projetés sur grand écran avec l’acteur Willem Dafoe, éternel bouffon vert de Spiderman. On entend déjà les commentaires : cette création est télévisuelle, c’est un simple best-of de tubes lyriques, un opéra prêt-à-écouter destiné à un public qui n’y connait rien. Exactement. Et alors ? Marina Abramović s’est donnée la lourde tâche de vulgariser, de populariser et de donner un coup de balai sur un genre réputé ennuyant, incompréhensible et bourgeois. Si certains habitués soufflaient et se tortillaient sur leur fauteuil, d’autres spectateurs se sont sûrement sentis, pour la première fois bien à leur place et dans leur époque à l’Opéra Garnier.

 

 

Marina Abramović n’oublie pas pour autant de tacler plus profond : Desdemona étranglée par Othello, Violetta terrassée par la tuberculose dans La Traviata, Carmen poignardée par Don José ou Norma qui se jette dans le feu… Les arias choisies ont pour point commun d’être les derniers, avant la mort d’une femme. Exubérante et tempétueuse, flirtant avec le kitch et le gothique, 7 Deaths of Maria Callas joue de la trinité amour-passion-mort pour nous rappeler que l’opéra, tous les soirs sur scène, participe d’une culture qui esthétise et sublime des sacrifices et des assassinats : ceux de femmes par des hommes.

 

7 Deaths of Maria Callas de Marina Abramović du 1er au 4 septembre à l’Opéra de Paris, Palais Garnier