Kamyon, de Michael De Cock, Kamyon, de Michael De Cock, © Photo : Christophe Pean.
Critiques festival

À contre-feux

Laboratoire social, théâtre de ruptures et de luttes, la biennale des Écritures du réel vient de refermer ses portes à Marseille. Au cœur de cette fabrique à contre-feux, Mouvement a croisé le metteur en scène Michael De Cock, auteur de Kamyon, qui signe de main de belge notre coup de cœur de l’événement 2016. Interview.

Par Théophile Pillault publié le 6 avr. 2016

Quatre semaines de spectacles, un programme d’une centaine de pages, des dizaines de productions, de lieux et d’auteurs associés à l’événement… Avec sa Biennale des écritures du réel, le Théâtre de la cité a creusé un sillon emprunté il y plus d’une décennie lors de sa création. Un Théâtre du vivre-ensemble, actif et militant, qui invite le public à prendre part à la création. Une écriture laborantine et des recherches qui lorgnent volontiers vers le journalisme, la sociologie, le traitement documentaire ou la philosophie. Ici, les comédiens sont plus des passagers du réel, des chercheurs, des passeurs ou des « artistes-amateurs »que des professionnels.

Et les sujets traités résonnent avec une actualité traversée par les ruptures et les crises, des réfugiés, au socialisme en passant par les imaginaires colonisés… Les fameux maux français, dont se fardent intellectuels soumis et éditorialistes de salon pour mieux ne jamais les effleurer. À Marseille, ces maux sont devenus mots : la biennale les a empoignés et transformés en rencontres.

Pas un hasard donc de croiser lors de cette 3e édition des figures comme Gérard Mordillat, réalisateur – Vive la Sociale ! entre autres – et auteur bien connu des auditeurs de Là-bas si j’y suis, les travailleurs de la Joliette, les commerçants de Noailles, le passionnant David Lescot ou le photographe grec Stephanos Mangriotis. L’occasion d’expérimenter le discours critique sur l’orthographe égrené dans la délicieuse Convivialité ou de se frotter à la philosophie d’Éric Corijn et de Colette Tron, ambassadrice à Marseille de l’association Ars Industrialis, portée notamment par la pensée libératrice de Bernard Stiegler.

Un des plus beaux contre-feux de l’événement 2016 est signé de main de belge. Avec Kamyon, le metteur en scène et journaliste Michael De Cock est allé à l’os de de la tragédie européenne contemporaine : la pièce du dramaturge et auteur raconte le voyage d’une petite réfugiée jetée sur les routes d’Europe qui fuit son pays en guerre. L’enfant conte son départ, son village détruit, ses disparus, installé au fond d’une remorque, dissimulé derrière un vieux cheval philosophe derrière lequel le passeur l’a cachée.

 

La mise en scène est radicale, dépouillée. Le spectateur est accueilli par un passeur sévère, placé sur de petits gradins dans le container. La comédienne évolue au milieu de cagettes en plastique, l’éclairage est spartiate…

« Le camion est une métaphore évidente. Une métaphore à plusieurs titres. D’abord, je voulais placer le public in situ, qu’il expérimente le réel et entre dans un espace qui ne soit pas que théâtral. Plus que tout, c’est l’intimité tout à fait singulière du camion qui m’a intéressé. Dans ce Kamyon, nous ne sommes que quarante. On peut ainsi témoigner, au sens figuré, de l'histoire. J’aime l'idée que ce véhicule, à l’image des migrants qu’il transporte, traverse notre continent, que l'histoire soit interprétée par plusieurs actrices. C’est une sorte d'espace mental qui voyage librement. Le texte est un bâton d'estaffette, transmis d’une comédienne à l'autre.

Où avez-vous été chercher la matière première à cette création ? À travers des récits, reportages, votre propre expérience en tant que journaliste ?

« Je travaille sur le thème des réfugiés depuis plus de quinze ans désormais. J'ai écrit des articles, des ouvrages, des pièces de théâtre sur le sujet... Depuis longtemps, j’avais en tête de raconter cette histoire du point de vue d'une jeune fille. Ça me permet de rendre cette réalité affreuse plus absurde, plus poétique. Si vous ignorez les règles de ce jeu atroce et inhumain qu'est souvent la migration… La création devient alors presque irréelle.

On a le sentiment, malgré la dimension terriblement actuelle de votre création, que Kamyon constitue un récit de voyage, une grande épopée, une odyssée moderne. Était-ce l'effet recherché ?

« Absolument. Loin de moi l’idée de montrer la misère et de susciter des pics de pitié en invoquant des drames, des faits atroces. Ce pathos chargé constitue un écueil. Et un écueil facile qui plus est. Je voulais parler de la force, de la flexibilité. Je voulais retrouver une naïveté, si rare aujourd’hui. Pour amener de l’espoir, même dans la tragédie. On dit souvent que les êtres humains s'adaptent à tout. On oublie de dire que les enfants le font encore plus que leurs parents. Pour s’emparer et dire le drame des réfugiés, il fallait quitter le réalisme. Une approche risquée mais nécessaire. »

 

Kamyon de Michael de Cock a été présenté du 15 au 19 mars au Théâtre de la cité, Marseille (Biennale des écritures du réel)