<i>Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013)</I>, d'Eszter Salamon Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013), d'Eszter Salamon, © Ursula Kaufmann.

Monument 0 : hanté par la guerre (Eszter Salamon)

Eszter Salamon

Tournée :

le 7 novembre à Helsinki

du 13 au 20 novembre au CND, Pantin

les 25 et 26 novembre au centre culturel Onassis, Athènes

du 4 au 7 février au Théâtre Nanterre-Amandiers  

Lire la critique "À l'échelle du siècle"

Par Gérard Mayen publié le 9 févr. 2015

 

 

À L'ÉCHELLE DU SIÈCLE

Qu'ont fait les corps en mouvement dans un siècle broyé par les guerres impérialistes ? Eszter Salamon ébranle les puissances d'une écriture scénique très claire, mais ouverte aux questionnements. Monument 0 fera date.

 

On n'a pas besoin de pièces à message.

On a besoin de pièces qui hissent leur résonance à hauteur d'une époque lourde et trouble, pour continuer d'y ménager des ouvertures. On voit peu, trop peu, beaucoup trop peu de pièces animées par un projet tel. L'histoire aura-t-elle à s'étonner un jour de la prégnance imperturbée des futilités formalistes savantes, accaparant les scènes chorégraphiques du milieu des actuelles années 10 dans l'Hexagone ?

On y coupe en quatre le cheveu de la référence à la performance, sans trouver le moindre impact dans leur urgent contexte. On en sort inquiet d'impuissance, si ce n'est accablé de solitude. On allume son Facebook. On y constate que deux liens automatiques s'y imposent en première ligne. L'un vers Dieudonné. L'autre vers Sarkozy. Et ça semblerait normal.

 

Les guerres impérialistes en héritage

Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013), nouvelle pièce d'Eszter Salamon, fera date. Tout doit être fait pour que son retentissement déborde du verre d'eau – le Centre Pompidou – où le public parisien a pu la découvrir. Pour en évoquer la puissance singulière, certains commentateurs en ont référé au Sacre du printemps de Nijinski, à La sorcière de Mary Wigman, à La table verte de Kurt Jooss.

Personnellement, nous n'y étions pas. Ramenons donc cela à notre propre échelle d'époque et d'espace. On pourrait alors citer encore un May B de Maguy Marin, quant à la puissance des énergies structurelles qu'elle ébranle, ou Pour Antigone, de Mathilde Monnier, quant à l'acuité des points de vue engagés. Ce sont des repères. Des pièces après lesquelles on ne ressentit plus les enjeux de la scène de la même manière.

Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013). Ce titre le suggère : voici une pièce à grande échelle ; à l'échelle d'un siècle. Elle a connu une première version de deux heures et demi de durée, où sa distribution particulièrement internationale (six danseurs et danseuses), restituait l'apprentissage de soixante-dix danses populaires de toute la planète, à quoi elle s'était astreinte.

1913-2013 : cette indication datée importe, notamment au regard des commémorations du premier conflit mondial. La pièce d'Eszter Salamon déborde les cadres français ou allemands convenus, européens, occidentaux, pour circuler à une échelle planétaire, et enfin indiquer que c'est d'un siècle entier de guerres que découlent nos sociétés aujourd'hui brassées ; et préciser que ces guerres furent celles des impérialismes. Pas morts. Il est bien de le souligner, quand tout baigne dans le petit lait post-moderne, auquel on doit pour bonne part la dilution de toute acuité de lecture politique.

 

À la jonction du sensible et du politique

Dans un premier temps, toutefois, les danses macabres qui animent la pièce, leurs mises en œuvre expressionnistes, par les masques, les maquillages, les signes squelettiques, mais encore les cadences, les segmentations, les accents iconiques, renvoient plutôt au contexte allemand des années 1930. Contexte à éclaircir : sous l'outrance apparente (parfois) de l'expressionnisme, c'est la fabrique sensible d'un lien constructeur au monde qu'il faut savoir déceler.

L'Allemagne des années 1930 fut aussi celle du mouvement de La réforme de la vie, dans lequel tant et tant d'artistes chorégraphiques cherchèrent à impliquer les puissances sensibles de leur art dans les pratiques et les luttes visant à l'émancipation existentielle et sociale de leurs contemporains. On l'écrit en songeant au fait qu'Eszter Salamon est d'origine centre-européenne (hongroise), et vit beaucoup à Berlin. Ce contexte n'est pas rien.

Or sur les scènes à ce jour, dans des énergies apparemment aussi distinctes que celles d'un Laurent Chetouane, d'une An Kaler, d'un Jefta Van Dinther, il nous paraît revenir depuis la capitale allemande une attitude qui nous transporte à nouveau : soit une personnalisation exacerbée en scène, déployant des lignes d'architecture et de vibration des espaces. Et cela nous ébranle bien plus, que les précieux maniérismes de l'interprétation post-performantielle à la française, distillant leurs incantations sur l'en-commun et la micro-politique des réseaux perceptifs, auxquelles on croit de moins en moins. 

Quant à La réforme de la vie, nous oserons un apparentement, certes lointain, avec l'actuelle démultiplication des projets chorégraphiques en direction de personnes étrangères aux réseaux de la scène, ce que la théoricienne Isabelle Ginot caractérise comme « figures faibles ». Dans ce domaine se mobilisent les savoirs les plus prospectifs issus des méthodes somatiques, à la jonction du sensible et du politique. Il faudra reparler de tout cela.

 

Folklores libérés de leurs indexations identitaires

Il est une toute autre tendance scénique avec laquelle Monument 0 résonne de manière cette fois plus claire : soit la prégnance des danses populaires, ethniques, « folkloriques ». En une paire de saisons, nous aurons vu les pièces de Christian Rizzo (D'après une histoire vraie), Maguy Marin (BiT), Mylène Benoît (Notre danse), Joanne Leighton (9000 pas), chercher du côté de ces héritages le soubassement à de nouveaux ébranlements contemporains, affranchis d'une indexation identitaire.

Monument 0 traverse un patrimoine partagé comme on distribue les regards, et entraîne le spectateur au-delà d'un tropisme exotique, lui donnant d'emblée à voir tel qu'ont vu les générations antérieures à lui-même. C'est aussi une leçon d'histoire des regards. Le projet de la pièce rappellerait ici assez bien ce que le chorégraphe congolais Faustin Linyekula entreprit en remontant avec le Ballet de Lorraine, La création du monde des Ballets suédois.

Toute l'Europe du XXe siècle, ses colonialismes, ses impérialismes, s'est nourrie d'une construction biaisée de l'altérité des peuples qu'elle aura soumis, et territoires qu'elle aura mis à feu et à sang. Il y a quelque chose d'admirable dans la façon dont Monument 0 recherche ce que firent les corps en mouvement dans la traversée d'un tel siècle, et en restitue des énergies fondatrices partagées dans un devenir universel. C'est l'une des lignes de lecture extrêmement claires, stimulantes, qui mobilisent cette pièce.

Les énergies convoquées par les danses populaires, dont certaines fort guerrières, ont une puissance d'entraînement beaucoup plus ouverte qu'on croit, dès qu'on les défait de leur stricte indexation identitaire. Elles présentent des combinaisons de pas, éventuellement complexes du reste, comme une base très nette, volontiers répétitive. Et c'est là une trame de base qui autorise en fait de grands souffles variants de projections imaginaires. La pièce d'Eszter Salamon a ainsi quelque chose d'une fresque géante, en perpétuelle transformation, qui emporte, sans rien d'univoque.

 

Champs de ruines de souvenirs de ruines

Puis un grand trou scénique vient à se creuser au cœur de la pièce, à la suite duquel ses danseurs reviennent à visage découvert, défaits de leurs masques et maquillages. Il se produit alors un grand trouble : une fois absentées les figures totémiques, les fétiches, les têtes de mort, voici que les visages, leurs traits, leurs teintes, n'apparaissent pas si nets. On se surprend à tenter de cerner qui des danseurs serait noir, ou blanc, ou encore arabe. En position de spectateur, à quel désir de capture, d'assignation, est-on là en train de céder ? Qu'est-ce que cela nous dit du legs d'une lecture racialisée du monde, que la pièce d'Eszter Salamon, au contraire empêche, pour la renverser dans son vigoureux mouvement d'emprunts, d'hybridations et de circulations.

Là ne sera pas la seule question avec lesquelles elle nous laissera. Une forêt de panonceaux est dressée peu à peu sur le plateau. Chacun porte deux dates, à la manière dont les stèles des cimetières rattachent un disparu aux repères chronologiques de sa naissance et de sa mort. Mais ici les séquences temporelles sont souvent si brèves, que ce serait une foule d'enfants, d'à peine ados, qui semblerait avoir été emportée vers les fosses communes de la mémoire sanglante d'un siècle.

S'agit-il alors d'indiquer des séquences historiques, des conflits, des révolutions, avec leurs dates de déclenchement et de fin ? Peut-être. On n'en aura pas la certitude. Un fabuleux personnage travesti, encore un de retour, vraisemblablement issu de l'imaginaire vaudou, vient hanter cette énigmatique nécropole, renverser tout sur son passage, en faire un autre champ de ruines de souvenirs de ruines, dans une beauté échappée de carnaval presque éteint.

A cet instant, on songe à la pièce Baron Samedi, d'Alain Buffard, qui voici trois ans, nouait la référence allemande (L'opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht) à la référence vaudou, dans l'espoir d'ébranler le confort des scènes européennes, en imposant des artistes noirs dans la performance contemporaine. D'une certaine manière, le problème était peut-être qu'il fallût qu'ils fussent noirs (de la catégorie des « noirs »). Dans la pièce d'Eszter Salamon, on ne sait plus ce qu'ils sont, on accompagne qui ils sont. Et cela va plus loin, pour nous orienter vers un horizon de mondialité, surnageant, tout de même et toujours en mouvement, au-dessus des charniers où les peuples se sont enchevêtrés.

 

EXTRAITS VIDÉO

 

Monument 0 : hanté par la guerre (1913-2013) d'Eszter Salamon a été présentée le 29 janvier au Centre Pompidou, Paris. 

Tournée : le 15 octobre à l'Arsenal, Metz (dans le cadre d'Exp.Édition)les 20 et 21 octobre au Kaaitheater, Bruxelles ; le 7 novembre à Helsinki ; du 13 au 20 novembre au CND, Pantin ; les 25 et 26 novembre au centre culturel Onassis, Athènes ; du 4 au 7 février au Théâtre Nanterre-Amandiers.