Saâdane Afif, <i>Héritages</i> Saâdane Afif, Héritages © La Panacée - MoCo
Critiques arts visuels

À l’orée du réel

À la Panacée à Montpellier, Saâdane Afif tire profit de l’hygiène du white cube. Il y installe ses œuvres comme des signes à déchiffrer ou des traces à activer. Toujours dans un entre-deux temporel et géographique, son travail relève d’une économie de production dans laquelle l’artiste est un passeur. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 8 nov. 2017

Ce qui frappe quand on entre dans l’exposition de Saâdane Afif, c’est justement que rien ne frappe. Trois salles, trois espaces autonomes, trois œuvres entre lesquels résonnent et vagabondent des échos d’ici et d’ailleurs, de maintenant, d’avant et de plus tard, le vide aidant. L’artiste réduit la mise en scène au strict minimum. Les chaises qui trônent sur des socles dans la première salle – surnommée « Département des traductions et des malentendus culturels » – ne respectent pas la disposition classique des banquettes d’appoint dans un espace d’exposition. Associées au texte figé sur le mur et aux sérigraphies à leur effigie, celles-ci ouvrent leur âme. À la lecture de cette retranscription d’un dialogue à trois voix, entre l’artiste, un artisan égyptien et un interprète, les paroles bruissent, à la fois absurdes et édifiantes. De quelles mains ces chaises sont-elles taillées ? De celles de cet artisan, spécialiste d’une technique ancestrale de fabrication avec les rachis des feuilles de palmier. Sur quel modèle ? Celui que le designer italien Enzo Mari détaille dans son livre-manifeste Proposta per un’autoprogettazione (1974). Ce « mode d’emploi » qui déroule un protocole pour fabriquer soi-même son mobilier a inspiré les pratiques de partage anticonsuméristes et anticapitalistes (Do It Yourself). L’artiste a produit cette œuvre dans le cadre de la 11e biennale de Sharjah aux Émirats Arabes Unis en 2013. Une ironie lorsque l’on sait que quelques années plus tôt, un collectif d’artistes dénonçait l’exploitation d’ouvriers immigrés pour la construction d’un nouveau musée à Abu Dhabi, la capitale. Ici, Saâdane Afif n’est qu’un passeur d’héritages – d’où le titre de l’œuvre –, un point d’articulation sur une chaîne de production, un entremetteur entre la reproduction protocolaire d’un objet et ses inévitables transformations induites par l’artisanat, entre un discours, une langue, et les mutations crées par leur traduction et interprétation. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Bourriaud, théoricien de l’esthétique relationnelle et directeur de la Panacée, a jeté son dévolu sur un artiste tel que lui, faiseur de rencontres. 

 

Rencontre du 3e type

Au centre de la seconde salle, intitulée « Département de l’être », c’est un poteau qui trône. Ce lampadaire ceint d’un haut-parleur et d’un panneau semble tout droit décroché d’un quai de la gare de Düren en Allemagne. Dorénavant sans aucune fonctionnalité, il semble vouloir dire son errance. Une errance statique, simplement évoquée par une lumière sans destination (elle est inutile dans l’espace d’exposition). Cette réplique de candélabre, vestige d’une intervention de Saâdane Afif au Léopold-Hoesch-Museum de Düren en 2014, tirerait vers l’absurde d’un ready-made si sa déterritorialisation ne transportait pas à son tour vers un « là-bas » à fantasmer ou non. Pour l’artiste, qui compare une œuvre d’art à un extraterrestre, cette installation spécule sur une notion philosophico-politique ambiguë : être d’ici. Face à l’étrangeté d’une production artistique, le réflexe du spectateur serait d'abord de s’identifier aux autres « spectateurs ». Mais l’œuvre a-t-elle réellement le pouvoir de susciter un sentiment partagé de communauté chez des individus, dans l'enceinte muséale, en dépit des classes sociales et des habitudes culturelles ?

 

Saâdane Afif, Là-bas, vue de l'exposition à la Panacée © La Panacée - MoCo 

Nul cartel ne dicte comment il convient d’apprécier ce poteau. Libres aux « regardeurs » de s’imprégner des paroles de chansons – écrites par les pairs de l’artiste au gré de ce que leur inspire l’œuvre – reproduites sur le mur en versions originales. Saâdane Afif poursuit ce protocole depuis 2004 et sa première collaboration avec son homologue Lili Reynaud-Dewar. Ensemble, ils ont élaboré l’installation sonore Lyrics (2005), réactivée actuellement au Tripostal dans l’exposition Performance ! à Lille. Les textes sont voués à être mis en musique puis gravés sur vinyle et joués lors de concerts-performances dans l’espace d’exposition et sur des scènes extérieures. Saâdane Afif adopte une économie de production qui relève du collaboratif, de la mutualisation voire du recyclage. Si son travail est intégré à l’exposition patrimoniale du Centre Pompidou au Tripostal, l’artiste berne l’univers clos des centres d’art et de la sphère institutionnelle en ce qu’il brouille la notion d'unicité de l'objet d'art et joue sur celle d’ubiquité. Ses œuvres ne sont jamais tout à fait envisageables en un seul regard, à la fois sous nos yeux et « là-bas », objets, verbes et sons, traces et fantasmes. Pour revenir à la Panacée, son installation justement intitulée Là-bas donnera lieu à deux concerts, l’un à Montpellier l’autre à Düren, interprétés par des groupes locaux.

 

Tomber dans le réel

Cette ubiquité, on la retrouve dans la dernière salle du centre d’art montpelliérain, le « Département de la propagande ». Donner la Réplique ou Ubu roi disséminé se compose de trois sérigraphies à l’effigie du célèbre tyran barrées d’un énorme « MERDRE ! » (datées de ses expositions à Moscou, Vienne et Montpellier), noires et vertes. Au centre : des tracts sur le même modèle, frappés des différentes répliques de la pièce de Jarry, destinés à être distribués sur la voie publique et donc disséminés à travers la ville. Passons sur l’allégorie de la montée de l’extrême-droite populiste en Europe. La « peste brune » se teinte ici d’un vert fluorescent, presque « nucléaire », figurant une contamination omniprésente et incoercible. C’est davantage la dimension paradoxale de cette installation qui interpelle : faut-il associer le centre d’art qui abrite ces tracts à un temple dans lequel se concrétise un discours de domination et à partir duquel celui-ci se diffuse, ou bien à une mécanique qui le déconstruit ? Faut-il déceler dans l’utilisation de ces supports de communication de masse un avertissement quant à l’ambition des instituions culturelles à « éduquer » et à se placer en modèle « démocratique » ? Quoiqu’il en soit, Saâdane Afif s’en tient à « provoquer des formes de questionnements qui ne peuvent exister que […] lorsque l’œuvre tombe dans le réel »1.

 

Saâdane Afif, Merdre ! Donner la Réplique ou Ubu Roi disséminé (poster), 2015. Courtesy de l'artiste

 

 

1. Citation de l’artiste dans une interview réalisée par Nicolas Bourriaud dans le cadre de l’exposition à la Panacée

 

> Saâdane Afif, Là-bas, jusqu’au 14 janvier à la Panacée, Montpellier

> Performance !, jusqu’au 14 janvier au Tripostal, Lille

> Saâdane Afif, Paroles, du 1er février au 22 avril au Wiels, Bruxelles