Critiques poésie

À quoi bon la poésie ?

Face à la crise économique, sociale, morale, écologique, une vingtaine de poètes délivrent une parole vivante et vivifiante, recueillie dans un ouvrage collectif, publié aux Éditions Cécile Defaut.

Par Catherine Bédarida publié le 5 janv. 2015

Poèmes : « Petits objets d’émotions intelligentes ».

Cette vision mineure de la poésie, donnée par Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann à l’orée du livre collectif L’Inquiétude de l’esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise ?, permettrait-elle de combattre la crise majeure ? Comment de si « petits objets » pourraient-ils défier le colosse actuel, l’époque invivable, cruelle, marchande ?

Ces deux auteurs sont partis de la question de Hölderlin : « Pourquoi des poètes en temps de manque » ou « de détresse » ou « d’indigence », selon les traductions, ou encore « de crise », selon le titre du volume. Les vingt-et-un poètes interrogés livrent leur rapport au réel, non sans doute ni tremblement, et disent l’importance d’une démarche pour « ne pas renoncer » (Jean-Yves Masson).

Dans un texte limpide, Antoine Emaz reprend l’image du lichen (titre de l’un de ses recueils (1)) pour évoquer la poésie, « organisme vivant, modeste, certes, mais il a sa beauté et surtout une remarquable capacité de persistance à travers des conditions de climat et de milieu très hostiles ». La poésie aide à tenir debout, à respirer dans un monde irrespirable, elle est « parole de vivant pour des vivants ».

Fragiles, minoritaires dans l’espace littéraire, les « petits objets » offrent une zone de repli et de résistance. Face à la « langue de bois des discours politiques, langue d’intérêt des échanges commerciaux, langue neutre des informations », écrit Marie-Claire Bancquart, la poésie donne aux mots leurs poids et leur couleur « et, en même temps, son poids et sa couleur à la vie ». Maintenir vivante la langue est une façon d’ouvrir un espace décalé, accueillant.

Perceptible chez tous les auteurs, « l’inquiétude de l’esprit » ne les conduit pas à la désespérance, plutôt « au bonheur d’être dans les mots, dans la langue » (James Sacré) ou  à « la modestie », exprimée par Philippe Jacottet : la poésie ne résout ni le mystère de l’être ni le mystère du monde, elle maintient « la possibilité de l’impossible », écrit-il en conclusion de l’ouvrage.

 

1. Antoine Emaz, Lichen Lichen, éditions Rehauts.

 

L’Inquiétude de l’esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise ?, sous la direction de Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann. Éditions Cécile Defaut, 326 pages, 21€.