Abnégation © Guillaume Durieux
Critiques Théâtre

Abnégation

Proposition bruyante, rude et rustre, Abnégation de Guillaume Durieux met en scène les retrouvailles masculines d’un quatuor de politiciens aux allures de petits startupers survoltés, nihilistes et violents. Le tout sur fond de corruption brésilienne.

Par Éloïse Broc'h

Au bord d’un ravin, dans une maison au Brésil entourée de silos à grain, un groupe d’hommes s’entretient. “L’affaire” autour de laquelle les cinq personnages masculins de la pièce de Guillaume Durieux se retrouvent n’est qu’un prétexte pour s’en prendre à la vanité du discours politicien servi à la sauce néolibérale. Dans Abnégation, adaptation du texte de Alexandre Dal Farra, le langage avoue sans cesse ses limites, saturé par l’absurdité de situation, et rythmé par cette question lancinante : « Qu’est-ce que tu racontes ? ». L'absence d’écoute et donc de toute véritable communication fige le scénario et les personnages. La tension des corps et des esprits est décuplée par la prise régulière de cocaïne et d’alcool, par une lumière troublante, chaude et hallucinante, quelques fortes agitations musicales et une chaleur tropicale. Cette torpeur organique, empêtrée dans la boue et le sang, avale toute la salle.

Dans cette atmosphère crasseuse, alors que la tragédie du langage s’installe, l’horreur est brusquement banalisée, comme lorsque Jonas entreprend le récit d’un féminicide qu’il a lui-même commis sur une prostituée, confession éhontée dont son comparse José ne manquera pas de faire l’éloge. La solidarité masculine s’acharne et la mise en scène exacerbe les relations de domination entre les hommes et les femmes. Ici, la femme n’est même plus un sujet politique, mais un objet ou une spectatrice. Flavia, unique personnage féminin, se confond d’ailleurs avec le public, et l’oblige à subir avec elle le sentiment d’impuissance et le regard sexualisant de ces mâles convaincus d’être dans leur bon droit. Avec Abnégation, Guillaume Durieux enrichit par l’adaptation à la scène la puissance corrosive du texte de Alexandre Dal Farra, où le réel vire à l’absurde, et l’absurde poussé à l’extrême défait les arguments qui justifient les oppressions de genre et de classes.

>Abnégation de Guillaume Durieux a été présenté du 24 septembre au 3 octobre au Théâtre du Monfort, Paris. Du 21 au 22 avril à la Maison de la Culture, Amiens; du 18 au 22 mai à la Comédie de Reims