© KOS-CREA Photo: The Japan Foundation

About Kazuo Ohno

Grâce à Toshio Mizohota, qui fut l’agent de Kazuo Ohno avant d’être celui de son fils Yoshito, nous avons pu voir, rejoués sur scène par l’ex-membre de Dumb Type, Takao Kawaguchi, des morceaux choisis dans l’œuvre de la grande figure du butô.

Par Nicolas Villodre

 

Une des caractéristiques du butô en général et du spectacle About Kazuo Ohno en particulier, du moins dans la version présentée à l’Espace Cardin, est la dilatation particulière, irrégulière, accidentée du temps. Suivant ses conditions de présentation, il est certain que le butô change du tout au tout. Paradoxalement, l’introït en plein air, une déambulation de clochard aviné inspirée de la performance filmée par Chiaki Nagano (The Portrait of Mr O, 1969), nous a paru plus intense à voir que les morceaux choisis exhibés sur la prosaïque scène du sous-sol extraits de Ma mère (1981) et de La Mer morte, Valses viennoises, Fantôme (1985). Il faut dire que la salle, depuis son semblant de réfection dans les années 2000, ne semble guère adaptée à la danse, sa faible déclivité empêchant de voir les pieds, voire de voir tout court.

D’autre part, il n’a pas été jugé nécessaire – alors que cela, selon nous l’est – d’embaucher une habilleuse ou plus – sans aller jusqu’à l’armée dont use, en coulisses, un Arturo Brachetti – pour faciliter les très, pour ne pas dire trop, nombreux changements de tenue qui doublent la mise question durée du plaisir. Ceci dit, le striptease pudique (= dos au public) et le rhabillage à vue, comme le ravalement de façade en cours de route sont parties prenantes d’un spectacle cassant le quatrième mur – sinon la baraque tout entière. Cette discontinuité fonde le jeu. Elle rappelle par intermittence la tabula rasa ayant déconstruit la danse-théâtre traditionnelle japonaise à la fin des années 1950 par la volonté créatrice de Tatsumi Hijikata et de ses plus proches disciples – Kazuo, précisément, et son fils Yoshito. Comme par hasard – en est-ce un ? –, les routines les plus fluides, les plus synchroniques avec la B.O., les plus spectaculaires sont celles gardées pour la fin. Le maquillage coulant sous la sueur, qui estompe et dévoile le visage extatique du soliste et la garde-robe confectionnée à sa mesure par Noriko Kitamura produisent là leurs plus beaux effets.


Les Fantômes vinrent à sa rencontre 

Les lumières de Toshio Mizohata passent de la pénombre à l’ardeur solaire. Le danseur s’étant, grâce aussi à elles, échauffé, les deuxième et troisième parties de sa valse triste – et forcément romantique – touchent enfin leur cible et finissent par atteindre les spectateurs les plus réticents au début du show. La mise en abyme ou feedback façon « frères Ripolin » ou « l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours » n’a rien du pensum ni de la leçon de danse. Takao, via Yoshito, revisite Tatsumi, et Kazuo, comme eux-mêmes avaient jadis – au temps naissant du punk – hommagé une danseuse non pas d’avant-garde mais... d’avant-guerre : Antonia, l’Espagnole de Buenos Aires qu’on surnomma La Argentina. Les vidéos qui restent de la variation mythique de Kazuo Ohno chorégraphiée par Hijikata et les croquis pris par Takao Kawaguchi lors des visionnages chez Toshio, des dessins d’une grande finesse accrochés dans le hall de l’ex-Café des Ambassadeurs, nous rappellent qu’Antonia Mercé faisait filmer par son imprésario les danses du folklore ibérique pour les préserver du temps et pour les interpréter le plus fidèlement – en les stylisant, elle les faisait siennes.

Bien entendu, depuis The Portrait of Mr O, la chose chorégraphique a changé et, plus encore, notre perception. Ce qui, aux premières heures du butô, a pu sembler nouveau, extra ou divagant, ne l’est plus aujourd’hui. Tout au moins en France, après le choc esthétique représenté par la venue de Kazuo Ohno au festival de Nancy en 1980. Non que nous soyons blasés, habitués à tout, au meilleur comme au pire. Disons que nous peinons à relativiser ce qui nous est proposé, un événement chassant l’autre. Compte tenu de l’objectif annoncé, humble et modeste en apparence, en fait plus audacieux qu’on l’imagine, de constituer un répertoire grâce aux traces et aux souvenirs vivaces du butô, le spectacle offert par Takao Kawaguchi a comblé un public venu nombreux. En rappel, à l’instar de son maître, il a dansé, sur une rumba du bon vieux temps – de celles dont raffolaient Werner Schroeter, Daniel Schmid et Pina Bausch dans les seventies, « Amapola » (1924) de José Lacalle, interprétée par Ernesto Lecuona et The Cuban Boys.

 

> About Kazuo Ohno de Takao Kawaguchi a été présenté du 2 au 5 octobre à l'Espace Cardin, dans le cadre du Festival d'Automne à Paris